Les aérostiers de la république : des origines à la bataille de Fleurus

1793, la République Française est en guerre contre les principales nations européennes. Les armées de la Convention craignent une invasion étrangère alors qu’elles doivent combattre aussi à l’intérieur une guerre civile qui se développe en Vendée, en Bretagne, dans le Bordelais et le Midi. La patrie est en danger, c’est pourquoi, un gouvernement de Salut Public est instauré le 21 mars 1793. Dirigé par Louis-Bernard Guyton de Morveau, il décide tout de suite de renforcer l’effort de guerre et de réorganiser l’armée. C’est la tâche qui est assignée à Lazare Carnot. La République fait appel aussi à ses savants et leur demande de mettre leurs compétences et leurs savoirs au service du pays.
 
Louis-Bernard Guyton de Morveau (1737-1816)
Guyton de Morveau qui est né à Dijon en 1737, devient un chimiste célèbre. En 1787, il présente une méthode rationnelle de nomenclature chimique avec les savants, Lavoisier, Berthollet et Fourcroy.
Il s’intéresse au plus léger que l’air dès son invention, en 1783. Il se rend vite compte que les ballons sont les jouets des vents. Sous sa  présidence, le problème de la direction des ballons est abordé par l’Académie des Sciences de Dijon, au cours de sa séance du 4 décembre 1783. Elle organise une souscription qui va  permettre la construction d’un ballon sphérique en soie vernie imperméable, pouvant emmener deux passagers.
Les moyens de direction consistent en deux rames accrochées à la nacelle et en deux grandes rames fixées à un cercle équatorial entourant complètement l’enveloppe. Celle-ci porte aussi un gouvernail à l’arrière et un taille-vent devant. Ces organes se manœuvrent au moyen de cordes et de poulies. Guyton de Morveau ascensionne seul, le ballon retenu captif, pour des essais, le 28 février 1784. Le 25 avril 1784, il exécute une autre expérience avec l’abbé Bertrand, mais une déchirure de l’aérostat ne permet pas de continuer le vol. Le 12 juin, Guyton de Morveau s’élève avec un autre collaborateur, Virly. Il est difficile d’affirmer qu’ils parvinrent à diriger le ballon.
Lorsque le 7 avril 1793, Guyton de Morveau est élu président du Comité de Salut Public, créé la veille par la Convention, on comprend plus aisément pourquoi, il défend le principe d’utiliser des ballons captifs comme observatoires à la guerre. En essayant de retrouver les travaux du général Meusnier qui, comme lui, a vu l’intérêt des ballons devenus dirigeables, il recherche  aussi toutes les façons d’équiper une armée aérienne. Il comprend vite par la suite que les ballons d’observation seront plus performants s’ils sont de forme allongée. Force est de constater cependant que les moyens de l’époque ne peuvent permettre de telles innovations. Il va falloir attendre le siècle suivant pour voir des réalisations satisfaisantes.
Reconnaissons  à ce chimiste, passionné de ballons, d’avoir indiqué la bonne voie. 
 
Le 9 avril 1793, le Comité de Salut Public décide la création d’une commission des épreuves composée de citoyens instruits en chimie et en mécanique, chargés spécialement de rechercher et d’éprouver les nouveaux moyens de défense. La matière grise est mobilisée, elle aussi. Le géomètre Gaspard Monge, les chimistes Claude-Louis Berthollet, Antoine-Laurent de Lavoisier et Antoine Fourcroy y siègent sous la présidence de Guyton de Morveau, lui-même chimiste reconnu. Le domaine du plus léger que l’air ne lui est pas étranger. En avril et juin 1784, il avait expérimenté à Dijon, un ballon à hydrogène muni de rames et de palmes afin de le rendre dirigeable. Le savant convainc rapidement ses collègues de l’utilité des ballons qui pourront servir pour l’observation et, suite à un rapport daté du 14 juillet 1793, il reçoit l’accord enthousiaste du Comité de Salut Public.
 
L’idée d’employer des montgolfières chauffées à l’air chaud est vite abandonnée au profit des  ballons gonflés à l’hydrogène à l’exemple du physicien Charles. Celui-ci avait réussi à envoyer dans les airs un petit ballon de 60 m3, gonflé à l’hydrogène le 27 août 1783. Il s’était envolé le 1er décembre 1783 à bord d’un ballon de 400 m3, en compagnie de Marie-Noël Robert, fabricant d’appareils de physique. Leur ascension, partie du jardin des Tuileries, les avait conduits à Nesles-la-Vallée, au nord de Paris, 36 km plus loin ! C’était une belle réussite, mais elle venait après le premier vol humain au monde réalisé par Pilâtre de Rozier et le marquis d’Arlandes à bord d’un aérostat gonflé à l’air chaud, le 21 novembre 1783, une montgolfière, création des frères Joseph et Etienne Montgolfier, fabricants de papier à Annonay dans le Vivarais. Pour faire monter une montgolfière, il fallait entretenir un foyer, ce qui apparut vite compliqué par rapport au procédé de Charles. Il n’était pas très simple lui non plus, mais l’aérostat était gonflé sans qu’on soit obligé d’utiliser continuellement la force humaine pour produire de l’air chaud en brûlant de la paille humide.
 
Pour gonfler son ballon, Charles versait de l’acide sulfurique dans un tonneau rempli d’eau et de limaille de fer, récupérant le gaz hydrogène produit par réaction. Tout de suite, un membre du Comité de Salut Public, Prieur, demande qu’on s’abstienne d’employer de l’acide sulfurique. Le soufre nécessaire à sa production est le seul composant de la poudre dont l’approvisionnement est problématique, car il dépend essentiellement des importations italiennes. Il faut écarter la méthode de Charles qui d’ailleurs n’est pas sans risques. Suite à une réunion de scientifiques comprenant Lavoisier, Berthollet, Monge, Périer, Fourcroy et Marre, il est décidé de revenir à la méthode découverte par Lavoisier et Meusnier en 1783-1784.
 
C’est celle de la décomposition de la vapeur d’eau par le fer porté au rouge en dirigeant un courant de vapeur sur des rognures de fer chauffées : l’oxygène se combine au métal pour former un oxyde tandis que l’hydrogène se dégage à l’état de gaz. On doit quitter maintenant le stade du laboratoire pour passer à celui de l’expérimentation : On va quitter le domaine des projets pour celui de la réalité.
 
Jean-Baptiste Marie Charles Meusnier de la Place. (1754 – 1793).
Le général du Génie Meusnier est né à Tours, le 19 juin 1754. Il a été tué au Pont de Cassel, près de Mayence, le 13 juin 1793.
Elève de Gaspard Monge, il va laisser des études mathématiques d’un grand intérêt. Il s’engage dans le corps du Génie en 1776. Au cours des années 1783-1784, il collabore avec Antoine de Lavoisier  pour procéder à la décomposition de l’eau et à la fabrication de l’hydrogène. Cela va le conduire à s’intéresser au problème du  plus léger que l’air.
En 1785, il présente un projet très complet de dirigeable comportant une série de dispositions qui seront reprises par la suite. Meusnier conçoit un aérostat de 7900 m3, de 85 mètres de longueur et d’un diamètre de 42 mètres. La forme ellipsoïde de révolution permet de réduire la résistance à l’avancement. Il est constitué d’une enveloppe triple : l’une étanche à l’hydrogène, une deuxième étanche à l’air et une troisième en soie, dite de « force » destinée à maintenir les efforts. Un ballonnet intérieur à air peut être gonflé grâce à des soufflets. Il est prévu pour contrôler les mouvements verticaux et maintenir la forme extérieure de l’enveloppe à toutes les altitudes. Cette disposition primordiale va être reprise par les chercheurs ensuite. La nacelle peut flotter sur l’eau.
La propulsion est assurée par trois hélices placées en tandem entre l’enveloppe et la nacelle. Elles peuvent être actionnées par la force de trente hommes. Un gouvernail permet de diriger le ballon. Meusnier lui prévoit même un hangar. À l’époque, le coût de l’engin effraie le roi Louis XVI qui se résigne à abandonner l’idée de sa construction.
En 1793, lorsque le Comité de Salut Public décide d’employer des aérostats à la guerre, on se souvient du projet du général Meusnier qui, hélas vient d’être tué pendant les combats autour de Mayence. Guyton de Morveau est chargé de retrouver ses écrits. Ils étaient conservés par la  famille du savant. On est bien obligé de se rendre compte que leur audace empêche de les réaliser, compte tenu des capacités de l’époque. Ils vont servir, par contre, de référence aux prochains constructeurs.
Meusnier a trouvé les trois conditions essentielles à la dirigeabilité des aérostats : la forme allongée du ballon, le ballon compensateur gonflé d’air et l’emploi d’un propulseur hélicoïdal. Comme Nicolas-Jacques Conté, il a laissé de très belles aquarelles illustrant ses recherches. Comme elles, elles ont constitué les documents transférés en 1799, à l’Ecole de Metz. Elles font partie depuis, des collections du Musée de l’Air et de l’Espace, au Bourget.
 
 
Une idée dans l’air
 
Le désir de voler a toujours habité l’imaginaire des hommes depuis la nuit des temps. Cet imaginaire s’est souvent transformé en projets plus ou moins fantastiques ou même délirants, se transformant très vite en nouveaux moyens militaires. La littérature a vu fleurir des machines volantes, engins de guerre. Par exemple, dans un ouvrage daté de 1755, « L’art de naviguer dans les airs, amusement physique et géométrique » le père dominicain Gallien, anticipant le principe des aérostats, propose d’employer un véhicule pour transporter une armée en Afrique. Avec la naissance des aérostats à la fin du XVIIIème siècle, le concept de les utiliser pour la guerre va se concrétiser dans les écrits et les témoignages.
 
Le marquis d’Argenson (1694-1757), secrétaire d’État aux Affaires Etrangères pendant la guerre de Succession d’Autriche, a laissé dans ses mémoires publiés en 1858, des phrases futuristes : « Il y aura des armées aériennes. Nos fortifications actuelles deviendront inutiles. Cependant, les artilleurs apprendront à tirer en vol. Il faudra dans le royaume, une nouvelle charge de secrétaire d’État pour les forces aériennes ».
 
André Giroud de Villette (1752-1787) est l’un des tout premiers personnages à faire partie de l’histoire du plus léger que l’air. Il n’est donc pas étonnant qu’il soit l’un des premiers à faire part de son enthousiasme et à imaginer les possibilités futures des aérostats. Le 19 octobre 1783, Pilâtre de Rozier l’a emmené à bord de sa montgolfière retenue captive au sol par un câble, à plus de 100 mètres de hauteur. Cela se passait au cours des essais en présence des commissaires de l’Académie des Sciences dans le parc de la manufacture de papiers peints de Jean-Baptiste Réveillon (1725-1811), faubourg Saint-Antoine à Paris. Giroud de Villette qui était son associé a rédigé ensuite un article publié le 20 octobre 1783, dans le Journal de Paris. Il y indique : « Dès l’instant, je fus convaincu que cette machine peu dispendieuse serait très utile dans une armée, pour découvrir la position de son ennemi, ses manœuvres, ses marches, ses dispositions et les annoncer par des signaux aux troupes alliées de la machine ».
 
François – Laurent, marquis d’Arlandes, capitaine aide- major au régiment du Bourbonnais, fut le compagnon de Pilâtre de Rozier lors du premier voyage aérien le 21 novembre 1783, à bord d’une montgolfière mise au point par les frères Montgolfier. Si sa carrière militaire ne se fit pas sur les champs de bataille, mais surtout dans les salons, ce qui a aidé à la préparation du vol, il n’en reste pas moins un militaire qui a laissé un compte rendu dans lequel il note que la montgolfière pouvait servir « de parfait observatoire pour les armées ».
 
Cette notion commence à se répandre dans les milieux scientifiques et militaires, et même dans le grand public qui assiste aux envolées des ballons. En 1785, deux années après l’invention des frères Montgolfier, le 4 juin 1783, Jean-Paul Marat (1743-1793) écrit : « Quelque peu avancée que soit encore l’aérostation, comme l’ascension de la machine est toujours sûre, les chefs d’expéditions militaires pourraient s’en servir avec succès dans les grandes occasions pour donner des signaux, soit sur terre, soit sur mer ».
 
Pierre Roux de Fazillac, officier de cavalerie et ancien aide de camp de La Fayette, reste le premier à avoir rédigé en 1784, un essai judicieux sur « l’art de la guerre, changé par l’usage des machines aérostatiques ». Il entrevoit l’emploi des ballons libres ou captifs comme observatoires du champ de bataille qui transmettront leurs informations au moyen de signaux ou de messages lestés. C’est ce qui se passera effectivement par la suite. L’abbé Bertholon, dans un essai publié à Montpellier en 1784, développe l’idée de bombardements aériens. Pour aller plus loin d’ailleurs dans l’évocation des projets d’utilisation des ballons à des fins militaires, il ne nous faut pas oublier d’évoquer les études sur leur dirigeabilité parce qu’elles ont eu lieu à cette époque.
 
Bien vite, il a fallu admettre que cette belle invention péchait par un défaut évident : les aérostats étaient les jouets des vents et pour les rendre efficaces, il fallait les rendre dirigeables. Disons tout de suite qu’il faudra attendre pour cela, le milieu du XIXème siècle. L’ Académie de Lyon, académie royale très active qui patronne des ascensions aérostatiques, organise un concours fin 1783, dont le prix est de 1200 livres, ayant pour objet de résoudre le problème de la direction des ballons. Lors de la séance du 25 novembre 1783, le père du plus léger que l’air, Joseph Montgolfier propose d’utiliser pour cela la force de réaction. L’ Académie reçoit alors une bonne centaine de mémoires plus ou moins fantaisistes, sinon farfelus. Parmi les participants au concours, François-Joseph l’Ange apparaît comme l’une des figures les plus originales. Né à Kehl en 1743, Français d’adoption, il sera convaincu en 1793, que la France doit être le premier peuple à « mettre sur l’horizon une flotte ascendante ».
 
Pour lui, l’aérostat devenu dirigeable, ne doit plus avoir un rôle uniquement d’observation, mais occuper, au contraire, un rôle majeur dans la bataille en pratiquant des actions de bombardements dans les airs. Ce précurseur enthousiaste de l’arme aérienne, cet idolâtre de la révolution, sera très mal récompensé comme tant d’autres par elle ; il mourra guillotiné en novembre 1793.
 
Un autre principe, celui de la guerre aérienne psychologique, revient à un artisan doreur à Poitiers, Jean Alexandre. Membre assidu de la Société des amis de la Constitution en 1791, il prône la distribution de tracts depuis un ballon libre. Nommé commissaire des guerres à Poitiers à la fin de 1792, il ébauche plusieurs projets de diffusion à vaste échelle de libelles et autres imprimés. Malgré le manque d’intérêt du Comité de Salut Public pour son programme en décembre 1793, Alexandre le conservera comme une idée fixe. En septembre 1830, c’est au roi Louis-Philippe, qu’il adressera une nouvelle mouture : la mise en œuvre de petites montgolfières en papier équipées de distributeurs de tracts.
 
Même si toutes les réflexions qu’on a évoquées étaient confuses, certaines parmi elles anticipaient bien l’avenir aérien : les combats, le rôle de l’observation, du bombardement, du transport et de la diffusion de tracts. Il est plus simple de comprendre maintenant que les hommes qui allaient créer l’aérostation militaire ne partaient pas de rien, qu’ils récupéraient tout un arrière plan littéraire.
 
 
La création de la première arme aérienne au monde
 
Les scientifiques doivent prouver que l’utilisation militaire des ballons est possible. Ils doivent réussir des essais tout d’abord. Ils ont vite compris que leur démarche ne pourrait être réalisée qu’à partir de ballons retenus captifs au sol. Ceux-ci servant d’observatoires du champ de bataille. Ils ont fait le choix de ballons gonflés au gaz hydrogène et ne s’intéressent plus aux ballons libres, esclaves des vents et incontrôlables au niveau direction.
 
 
Jean-Marie Joseph Coutelle (1748-1835)
Le chimiste Coutelle, après ses recherches sur les gaz, s’est intéressé naturellement à l’aérostation. En intégrant la première compagnie d’aérostiers, avec le rang de capitaine, il devient le premier officier d’aéronautique au monde. Pendant les campagnes révolutionnaires, il va faire preuve de la plus grande intrépidité et la plus grande bravoure.
Jean-Marie Joseph Coutelle est né au Mans, le 3 janvier 1748. Fils d’un notaire, il fait ses études au collège des Oratoriens, montrant de réelles compétences pour les sciences physique et chimique. Il s’intéresse aux découvertes de son époque et place un paratonnerre, invention de Benjamin Franklin, sur le toit de la maison familiale. Il monte à Paris en 1772 et est chargé d’enseigner la physique au comte d’Artois, futur roi Charles X. Il fait la connaissance du chimiste Charles qui le charge de l’éducation de ses neveux. Il complète son instruction avec ce savant distingué. Il étudie les propriétés des gaz, en particulier l’hydrogène, et vient à se passionner pour l’aérostation. Lorsqu’en 1793, le Comité de Salut Public décide l’emploi de ballons captifs comme observatoires, il s’associe avec Conté pour créer une aérostation militaire à Meudon.
Lorsque la première compagnie d’aérostiers est mise sur pied, le 2 avril 1794, Coutelle en prend la tête en tant que capitaine, devenant ainsi le premier officier d’aéronautique, au monde. Conté devenu directeur de l’école de Meudon, c’est Coutelle qui est chargé de conduire les opérations sur les théâtres de guerre. Il va prouver l’utilité des ballons captifs comme observatoires, n’hésitant pas à prendre tous les risques. Il ascensionne à Maubeuge, devant Charleroi, puis pendant la bataille de Fleurus, le 26 juin 1794. Les renseignements qu’il fournit à l’état-major du général Jourdan, permettent de remporter la victoire.
A la fin de l’année1794, Coutelle est promu chef de bataillon, commandant du corps des aérostiers. Il rejoint la seconde compagnie qui participe au siège de Mayence, en mars 1795. Il fait preuve d’un grand courage à bord du ballon, ballotté par des bourrasques de vents. Il revient épuisé à Paris. L’aventure n’est pourtant pas terminée pour lui. Sur son insistance et celle de Conté, le général Bonaparte accepte que les aérostiers fassent partie de l’expédition d’Egypte. Le 1er mai 1798, la première compagnie se met en route. Les aérostiers vont malheureusement voir disparaître leur matériel lors du désastre naval d’Aboukir, les 1er et 2 août 1798, avec l’explosion du vaisseau amiral l’Orient et le naufrage du Patriote à Alexandrie. Les aérostiers redevenus soldats du Génie vont rendre des services remarquables à l’armée isolée de la France.
Coutelle redevient le savant qu’il était à l’origine et va vite apparaître comme un égyptologue émérite. Il fait partie de la commission Arts et Lettres de l’Institut d’Egypte. Avec quelques collègues, il entreprend un voyage éprouvant en Haute-Egypte et parvient le 3 février 1799 jusqu’à l’Ile de Philoë, dernière limite de ce qui fut l’Empire romain. La victoire remportée sur les Turcs, le 25 juin 1799, lui permet de repartir du Caire pour la Haute-Egypte. Il décide la commission à se rendre au Mont Sinaï. Elle revient au Caire le 20 novembre 1800. Comme tous les aérostiers, il éprouve une cruelle déception en apprenant la dissolution des deux compagnies, à son retour en France. Sa carrière va se poursuivre maintenant dans les corps administratifs de l’armée.
 
 
Les expérimentateurs vont récupérer un vieux ballon dans les biens d’un émigré, Lallemant de Sainte Croix. 
L’ aéronaute avait ascensionné avec son ballon aux Champs Elysées le 18 juillet 1791, jour de la proclamation de la Constitution. Deux ans plus tard, une nouvelle expérience a lieu dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, alors qu’une salle du château est mise au service de toute l’équipe. Guyton de Morveau fait appel à un ami, le chimiste et physicien Jean-Marie Coutelle qui a été l’assistant de Charles. Celui-ci est présent lui aussi. Les opérations de gonflement vont pouvoir commencer. Tous savent qu’elles seront longues et risquées. Un four en briques est construit. D’un côté du four, un tube amène la vapeur d’eau, l’hydrogène s’évacue au moyen d’un second tube placé de l’autre côté. Le gonflement dure trois jours et trois nuits. Il produit 170 m3 d’hydrogène. Un autre ami de Charles rejoint le groupe, il s’agit d’un autre chimiste, mais aussi artiste dont le nom restera lié à l’histoire de l’aérostation militaire : Jacques Nicolas Conté. Les essais captifs sont réalisés avec succès. Le Comité de Salut Public ordonne alors à Coutelle de transporter son ballon à l’armée de Sambre et Meuse commandée par le général Jourdan. Cette décision va s’avérer prématurée car le ballon est vétuste, en particulier, l’imperméabilité de son enveloppe laisse à désirer. Le général Jourdan peu préparé à la nouveauté de cette machine se montre défavorable à l’employer même pour des essais. Malgré l’avis de Carnot, il préférerait recevoir à la place des renforts car son armée s’apprête à faire mouvement. Coutelle devant son peu d’empressement décide de revenir à Paris et de perfectionner son ballon.
 
Nicolas-Jacques Conté. (1755-1805).
Peintre et chimiste, Nicolas-Jacques Conté s’est trouvé mêlé aux épisodes de la Révolution Française. Il s’est projeté tout de suite dans l’aventure en mêlant ses deux passions, pour servir une technique nouvelle, l’aérostation. Grâce à lui, la France se retrouve à la pointe du succès scientifique et militaire. Savant et profondément patriote, il a annoncé le développement industriel de la fin du XIXe siècle.
Nicolas-Jacques Conté est né en 1755, dans le village de Saint-Céneri tout proche de la ville de Sées  dans l’Orne, en Normandie. Il vit dans une famille d’agriculteurs aisés, mais là n’est  pas sa voie. Sa mère devient veuve de bonne heure et élève seule ses six enfants. Par chance pour lui, plusieurs de ses tantes sont religieuses de l’ordre de Saint-Augustin à l’Hôtel-Dieu de Sées. Elles le présentent à leur mère-supérieure qui remarque vite l’esprit d’initiative de l’enfant. Elle le prend sous sa protection et décide de l’instruire et de lui donner une fonction, en le prenant comme aide-jardinier. Il se met à dévorer les livres de la bibliothèque et met tout de suite à profit ses capacités manuelles. Dès l’âge de neuf ans, il démontre son adresse en confectionnant un violon. À quatorze ans, il suit attentivement le travail du peintre chargé de décorer la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Lorsque celui-ci tombe malade, Conté propose de le remplacer et de continuer ce qu’il avait entrepris. Devant la qualité de son premier panneau, il est autorisé à continuer et va peindre ainsi, une vingtaine de panneaux. L’une des visiteuses, mademoiselle de Brossard  va devenir  sa femme.
Son choix est fait maintenant, il veut devenir peintre. Pour cela, il se rend compte qu’il lui faut les conseils d’un maître. En 1776, il monte à Paris et devient l’élève de Greuze, artiste très en vogue, louangé par Diderot. Il est initié aussi à l’art de la miniature par le peintre Hall. En 1779, le jeune artiste revient à Sées et s’adonne aux portraits. Il s’intéresse aussi aux sciences physique et chimique. C’est là, qu’en 1783, il apprend l’invention des frères Joseph et Etienne Montgolfier qui ont fait s’élever un globe chauffé à l’air chaud. Il suit leurs traces en lançant un grand aérostat en papier du haut de la cathédrale.
La clientèle limitée de province ne lui suffisant plus, Conté retourne définitivement dans la capitale, en 1785, en compagnie de sa femme et de sa fille. Le manque de clients lui laisse du temps pour s’occuper de chimie. C’est ainsi qu’il fait la connaissance des savants Le Roy, Charles, Guyton de Morveau, Fourcroy. Il va rencontrer aussi Coutelle qui va l’accompagner dans toute sa carrière.
Toujours ingénieux, il n’a de cesse de créer des instruments variés. Il met au point un outil destiné à frapper des monnaies, puis un procédé de blanchiment des toiles. Il imagine de transformer et d’améliorer la machine de Marly.
L’invention qui va laisser son nom à la postérité est celle des crayons artificiels, en avril 1794. Pour suppléer à l’achat de plombagine en Grande-Bretagne, il réalise un mélange de graphite pulvérisé et d’argile purifiée. Ayant pris un brevet, Conté s’associe avec son plus jeune frère et fonde une entreprise à Paris. Depuis cette époque, son nom apparaît toujours sur les crayons. Son existence  est alors bousculée par les événements révolutionnaires. Le Comité de Salut Public ayant soutenu la proposition de mettre sur pied une aérostation militaire, Conté participe aux opérations de production d’hydrogène et aux essais de ballons captifs servant d’observatoires. Il est choisi aux côtés de Jean-Marie Joseph Coutelle pour former deux compagnies d’aérostation, à Meudon. Il devient directeur de l’école. De cette époque, il laisse de magnifiques aquarelles sur la fabrication des aérostats, conservées  au Musée de l’Air et de l’Espace, au Bourget.
Le 26 juin 1794, le ballon captif l’Entreprenant en renseignant l’état-major du général Jourdan, participe à la victoire de Fleurus. Conté devient membre de la direction du Conservatoire des Arts et Métiers qui est créé par la Convention, le 13 octobre 1794. L’année suivante il perdra l’usage de l’œil gauche au cours d’une expérience. Le 27 mars 1798, il quitte la France pour suivre en Egypte, l’armée du général Bonaparte, comme chef du corps des aérostiers. Le chef de bataillon Coutelle est aussi de l’expédition. Ayant perdu leur matériel lors de l’explosion  du vaisseau amiral l’Orient et le naufrage du navire de transport le Patriote, les aérostiers se transforment en techniciens et en ouvriers. Le génie mécanique de Nicolas Jacques Conté s’épanouit dans différents secteurs. Il fabrique des outils, des instruments, des armes, construit des moulins, des poudreries, des ateliers de tissage. Il reprend ses activités de savant. Il fait partie de l’Institut d’Egypte. Avec un baromètre de son invention, il détermine la hauteur de la pyramide de Gizeh : 139 mètres. Tout au long de son séjour en Egypte, il retrouve aussi ses talents de peintre, en composant de nombreuses aquarelles sur la vie du pays.
Conté revient en France avec l’armée d’Egypte, en 1802. Les  compagnies d’aérostiers ont été licenciées depuis le décret du 18 février 1799. Sa carrière militaire se termine avec le grade de colonel. Il retrouve sa femme et sa fille, mariée au savant, Humblot. Son jeune frère décède cette année-là. Conté  s’évertue maintenant à développer le Conservatoire des Arts et Métiers. En 1802, il est l’un des fondateurs de la société d’encouragement à l’industrie. Il est toujours aussi inventif : il imagine et construit une machine qui trace et grave sur le cuivre. Le savant est compris dans les premières distributions de la Légion d’Honneur, le 18 décembre 1803. En 1804, il a la joie de participer à la préparation de l’ascension scientifique des deux aéronautes Biot et Gay-Lussac.
Le matériel est celui récupéré à Meudon. L’ascension a lieu dans le jardin du Conservatoire des Arts et Métiers, le 20 août 1804. Les deux aéronautes démontrent que, contrairement aux suppositions de Robertson, la force magnétique ne décroît pas avec l’altitude. Ils atteignent la hauteur de 3977 mètres. Le 16 septembre, Gay-Lussac parti seul atteint 7016 mètres ! Il  démontre aussi que les échantillons d’air puisés à 6561 et 6636 mètres sont analogues à ceux récupérés à la surface du sol. Ces observations sont une belle récompense pour Conté qui s’est toujours dévoué pour la science. Le savant a malheureusement la douleur de perdre sa femme, cette même année 1804.
Sa santé commence à décliner. Le 6 décembre 1805, le brillant et valeureux chercheur meurt d’une rupture d’anévrisme, âgé seulement de 50 ans.
 
À la suite de son compte rendu du 24 novembre 1793, qui rappelle les circonstances de son expédition, le Comité de Salut Public arrête que les expériences se dérouleront « en la maison nationale appelée le petit Meudon ». Le domaine de Meudon, ancienne résidence des Dauphins de France, est affecté en octobre 1793 à « l’Etablissement national pour différentes épreuves, sous la surveillance du Comité de Salut Public ». Coutelle est nommé directeur des expériences. Il fait venir Nicolas-Jacques Conté pour l’épauler. Sur place, les aérostiers vont profiter de locaux dans le Château-Vieux et le Château-Neuf, ainsi que du parc les entourant. Ce centre d’essais est bien protégé du monde extérieur, bien caché derrière des collines et des bois. Là aussi, les artilleurs vont mener des travaux, en particuliers des tirs à boulets rouges. Leur principal animateur va être Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, bien connu aussi en littérature pour son roman « Les liaisons dangereuses ».
 
Les expériences de tirs à boulets rouges pouvaient avoir des conséquences funestes. C’est ce qui se passa en 1795, lorsqu’elles provoquèrent par suite d’un incident, l’incendie du Château-Vieux. Les restes de l’édifice furent rasés en 1803. Ce château avait été acheté en 1679, par le marquis de Louvois, ministre du roi XIV. C’est en 1695 que Louis, le grand Dauphin, fils aîné du roi s’y installa ensuite avec sa cour. Il fit édifier le Château-Neuf. Après sa mort, le domaine est délaissé et n’est plus utilisé que comme villégiature pour les Enfants de France. Proche de Paris, à l’abandon, abrité des regards, et devenu Maison Nationale au moment de la Révolution, il est devenu un lieu idéal pour des expériences d’armements. Après l’incendie du Château-Vieux, l’Orangerie située en contre-bas peut encore servir de lieu d’expérimentation et les militaires peuvent profiter des salles du Château-Neuf. Ce château ne sera pas non plus épargné par le destin. En 1871, il est la proie des flammes pendant le Siège de Paris, perdant une partie des étages. Il ne disparaît pas complètement et en 1878, il est attribué à l’astronome Janssen qui le transforme en observatoire, le coiffant d’une énorme coupole comme on peut le voir encore de nos jours.
 
Coutelle et Conté trouvent des logements et des ateliers, comme les artilleurs, dans les salles de deux châteaux. À l’extérieur, dans le parc du domaine, les aérostiers peuvent construire leur four et ascensionner et les artilleurs peuvent se livrer à des essais de tirs.
 
Les ouvriers découpent et assemblent les fuseaux des enveloppes en soie, aidés par les couturières. Ils construisent la « gondole », terme employé à l’époque pour désigner la nacelle, car sa forme rappelle celle des carènes de bateaux.
 
Le four construit à l’extérieur permet le gonflement du nouveau ballon sphérique appelé l’Entreprenant. Son emploi est maintenant pleinement défini : retenu par des câbles au sol, il servira d’observatoire du champ de bataille. Le 29 mars 1794, une démonstration officielle a lieu devant les membres de la Commission et du Comité de Salut Public : Guyton de Morveau, Monge, Vandermonde, Barère et Prieur. Coutelle est chargé d’effectuer cette observation et il va prouver combien il est capable de faire preuve d’un grand courage. Il en fallait pour grimper à bord de la  nacelle d’un tel engin! Il raconte: «  Je me fis élever successivement de toute la longueur des cordes, deux cent soixante-dix toises (526,5 m) : j’étais alors à trois cent cinquante toises (682,5 m) au-dessus du niveau de la Seine, je distinguais parfaitement avec ma lunette les sept coudes de la rivière jusqu’à Meulan ».
 
Après la descente, il confia aux commissaires qu’il fallait mieux être deux à bord de la nacelle pour observer l’horizon, évitant ainsi l’impression de malaise d’être isolé au bout d’une corde. Ceux-ci lui avaient demandé d’exécuter une suite de signaux à répéter. Les aquarelles de Conté qu’on évoquera plus tard indiquent que les aérostiers utiliseront des drapeaux de différentes couleurs  pour demander la descente et la montée et qu’ils feront l’usage de sacoches descendues le long des câbles pour  envoyer des messages.
 
A la suite des bons résultats de cette ascension, le Comité de Salut Public décrète le 2 avril 1794, la création de la première compagnie d’aérostiers. On trouve souvent à l’époque le mot aérostatiers. Le terme n’était pas encore défini. Notons toutefois que ce terme correspondait à un emploi militaire et que le mot aéronaute va s’adresser plus couramment aux sportifs, en tout cas à des personnes civiles.
 
On peut affirmer que cette création d’une compagnie d’aérostation, marque véritablement  la naissance de l’arme aérienne au monde !
 
 
La compagnie sera formée d’un capitaine et c’est Coutelle qui est choisi pour ce poste. Il devient donc le premier officier d’aéronautique au monde! Il  est assisté d’un sergent-major, d’un sergent, de deux caporaux et de vingt hommes, dont la moitié au moins aura un commencement de pratique dans les arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture d’impression et chimie. L’uniforme choisi rappellera pour beaucoup celui du Génie auquel sont rattachés les aérostiers : habit, veste et culotte bleus, passepoil rouge, collet, parements noirs, boutons d’infanterie, veste et pantalon de coutil bleu pour le travail. L’armement consistera en un sabre court et de deux pistolets.
 
C’est à Jean-Marie Joseph Coutelle de choisir ceux qui en feront partie et qui seront alors envoyés à Meudon « pour y être exercés aux ouvrages et manœuvres relatifs à cet art ».
 
 
La défense de Maubeuge, mai 1794.
 
La compagnie formée sous les ordres du capitaine Coutelle comprend bientôt trente hommes dont une majorité de Parisiens. Leur formation est des plus rapides et tous sont bien convaincus qu’elle se fera sur le tas. Il faut vite rejoindre à nouveau le 3 mai 1794 l’armée du général Jourdan qui doit assurer la défense de la ville de Maubeuge, assiégée par les Autrichiens.
 
C’est là que vont commencer les exploits de cette petite troupe. Elle déjoue la méfiance des assiégeants et parvient à pénétrer dans la place. Les aérostiers s’installent dans l’ancien collège dont le jardin leur sera utile pour leurs travaux. L’officier Selle de Beauchamp rapporte dans ses mémoires qu’ils bâtissent tout de suite un four : « Nous construisons sur le lieu même un grand fourneau à réverbère garni de deux cheminées à chaque bout ; le fourneau en briques solidement établi, on y place sept tubes de fonte venant du Creusot, que l’on emplit préalablement de limaille et de tournure de fer, vannée et purgée de rouille, comme on vanne le grain (manipulation qui, pour le dire en passant, était une de nos plus pénibles corvées). À un des côtés du fourneau, on place une cuve longue et élevée qui, par de petits tuyaux adaptés, fournit de l’eau à chaque tube. À l’autre bout du fourneau, on pose une autre grande cuve carrée remplie d’eau saturée de chaux, dans laquelle le gaz doit s’échapper pour s’y purger de son carbone. Ces préparatifs terminés, on fait dans chacune des cheminées un grand feu de menu bois qui est entretenu jusqu’à ce que les tubes de fonte soient rougis à blanc : l’eau descendant de la cuve supérieure dans chacun des tubes ainsi rougis y dépose sa portion d’oxygène, tandis que l’hydrogène passe dans la cuve inférieure et, s’y purgeant du carbone, se rend par son excès de légèreté dans un tuyau de caoutchouc qui l’introduit dans le globe aérostatique lequel se gonfle à mesure qu’il se remplit. Toutes ces opérations exigent les soins les plus minutieux ». On se rend compte, d’après ce récit, que les aérostiers appliquent bien le procédé qui avait été choisi au départ et qui datait de 1783. On est bien obligé de se rendre compte aussi que celui-ci, vu les moyens de l’époque, est laborieux et long. Cela sera facilement reproché par des responsables militaires : « L’opération du remplissage, indépendamment de la construction et de l’installation des appareils dure ordinairement de trente-six à quarante heures pendant lesquelles on ne peut quitter un instant les fourneaux... ».
 
Le 10 mai, Guyton de Morveau vient lui-même sur place. Il apporte avec lui une jumelle achromatique réquisitionnée dans le laboratoire de Charles aux Tuileries, ainsi qu’un télescope. À ce moment là, malgré leur fatigue, les aérostiers, soldats avant tout, abandonnent provisoirement, leur tâche et participent eux aussi à une sortie de la ville. Ils rentrent heureusement sains et saufs. C’est le 2 juin 1794 que leur ballon l’Entreprenant va recevoir son baptême du feu, ascensionnant au-dessus de Maubeuge. Il emporte à bord de la nacelle, Coutelle et l’adjudant- général Etienne Radet. Dans son récit, celui-ci écrit dans un style pompeux : « le vaisseau aérien, aussi superbe que majestueux nous permit de faire des découvertes utiles au salut de la Patrie, au milieu d’un peuple nombreux et de toute l’armée qui ne cessèrent, pendant plus d’une demi-heure, de faire entendre leur allégresse. Comme le vent augmentait, nous sommes redescendus avec toute l’aisance possible et avec la satisfaction d’être convaincus que, dans un temps calme, l’aérostat est l’espion le plus sûr, le plus clairvoyant que l’on puisse employer et nous disons qu’il faut être républicain français et protégé du Maître des Cieux pour être parvenu à une découverte aussi utile ».
 
Malgré toutes ces phrases élogieuses, il faut remarquer que lorsque l’officier déclare « par temps calme », on voit apparaître une nouvelle fois, un argument que les détracteurs du ballon sauront utiliser contre cette invention : l’impossibilité d’ascensionner par grand vent et en raison des problèmes météorologiques. L’ascension s’est faite avec deux cordes de quatre cents mètres, solidement arrimées aux pattes d’oie équatoriales. Deux équipes de dix hommes chacune les maintiennent par vent faible.
 
L’ artillerie autrichienne, comme préfigurant la DCA va se réveiller et essayer d’atteindre l’aérostat. Trop haut pour être atteint par les lourds projectiles, il va narguer les assaillants, dépités, qui cessent leurs tirs. L’impact psychologique de l’Entreprenant est aussi important que son rôle d’observation. Selle de Beauchamp rapporte : « L’effet produit dans le camp autrichien par ce spectacle si nouveau fut immense, et les chefs ne tardèrent pas à s’apercevoir que leurs soldats croyaient avoir affaire avec des sorciers ». Du 3 au 21 juin, Coutelle poursuit ses ascensions.
 
La qualité des renseignements fournis au cours des observations conduit le Comité de Salut Public à commander le 23 juin 1794, six nouveaux ballons dont la maîtrise d’œuvre est confiée à Conté à Meudon.
 
 
Le siège de Charleroi, juin 1794
 
Les aérostiers ne sont pas au bout de leurs peines. Le général Jourdan décide de se porter sur Charleroi afin d’attirer sur lui les forces ennemies. Il est bien obligé de reconnaître qu’il est mal renseigné sur l’état des défenses de la ville. Malgré ses réticences vis-à-vis des aérostiers, il est forcé d’accepter l’aide du ballon que lui propose Guyton de Morveau. Le 21 juin, la première compagnie d’aérostiers reçoit l’ordre de se porter devant Charleroi. Les aérostiers vont encore se livrer à un exploit. Ils vont réussir la sortie de nuit de la ville de Maubeuge, toujours soumise au siège autrichien !
 
Selle de Beauchamp rapporte : « Nous passâmes un jour et une nuit à faire nos préparatifs : l’hémisphère du filet fut garni de seize cordes d’une longueur suffisante ; un homme fut spécialement chargé de chacune des cordes et, vers deux heures du matin, nous nous acheminâmes vers le premier rempart qui tenait au collège. Le jour ne paraissait pas encore que nous avions gagné la route de Namur et rien ne semblait plus menacer notre sécurité ». Le trajet va durer seize heures, le ballon gonflé traîné le long de la route, par une trentaine d’hommes qui sont parvenus à franchir des remparts et des fossés à la barbe de l’ennemi. Arrivés devant Charleroi, les aérostiers sont reçus avec les honneurs militaires, la musique militaire accompagnant les hourras des soldats. Le général en chef, suivi de son état-major, vient même  à leur rencontre.
Dès l’aube du 24 juin, Coutelle remonte dans la nacelle en compagnie du général Morlot, chef d’état-major de Jourdan. Le 25, les ascensions reprennent et le 26 juin, la garnison de Charleroi capitule, désespérée de cacher les mauvaises conditions de ses défenses. Jourdan, grâce à ce succès, qui revient pour une bonne part aux aérostiers, peut prendre position devant Fleurus, face aux troupes du prince de Cobourg.
 
 
La bataille de Fleurus, 26 juin 1794.
 
Le 26 juin 1794, est la date qui va marquer le  plus grand fait de gloire des aérostiers, car c’est grâce à l’ascension de leur ballon l’Entreprenant que la bataille de Fleurus va être remportée. La vue du ballon survolant le champ de bataille va servir de thème à de nombreuses illustrations, gravures, peintures, depuis cette époque. L’imagerie d’Epinal l’a reproduite et fait connaître auprès du grand public et tous les manuels d’histoire l’ont fait découvrir aux écoliers.
 
Dès quatre heures du matin, la compagnie a reçu l’ordre de se rendre sur le plateau du moulin de Jumet où se trouvait le quartier général. Il y avait là le général Jourdan, mais aussi, le représentant Saint-Just. La bataille est longtemps indécise. Coutelle et Morlot sont à nouveau perchés au-dessus des combats, à 390 mètres du sol,  pendant plus de dix heures épuisantes. La résistance du centre français permet la victoire. On se rend vite compte qu’elle est due pour beaucoup aux renseignements descendus du ciel.
 
Selle de Beauchamp, à nouveau, déclare : « Sans prétendre ridiculement qu’on lui (le ballon) devait le gain de la bataille, on ne peut nier que son effet matériel et moral n’ait participé au succès, nous sûmes d’une manière positive que l’aspect de cette magnifique tour, improvisée au milieu d’une plaine où rien ne gênait l’observation avait porté une espèce de découragement parmi les soldats étrangers qui n’avaient aucune idée d’une chose pareille. Les mouvements de l’artillerie et des masses ennemies avaient été signalées au général Jourdan aussitôt qu’effectués. Cet avantage était immense, mais sans la reddition de Charleroi, il est probable que nous nous en serions fort mal tirés ».
 
Aux conséquences de cette victoire, il faudra mettre la fin brutale de la Terreur qui ne trouva plus de justificatifs à ses mesures d’intimidation auprès de la population.
 
Les aérostiers, tout auréolés des lauriers de la gloire remportés pendant la bataille, vont suivre vers le nord, la progression de l’armée de Jourdan, poursuivant leurs ascensions jusqu’en septembre. La campagne les mena à Bruxelles, Liège puis à Aix-la-Chapelle où ils prirent leurs quartiers d’hiver. Selle de Beauchamp avoue dans ses mémoires qu’il n’eut pas le temps d’y recevoir la réponse à sa demande de mariage « auprès d’une des plus jolies personnes de la ville car on formait une deuxième compagnie dont je venais d’être nommé second lieutenant et je reçus l’ordre de me rendre à Paris ».