Les maquettes prototypes de l’avion spatial Hermes

Figure 1. maquette HERMES au salon SITEF en 1987 (source Capcom Espace)
Dans les années 1970, les grandes puissances, épuisées par l’effort économique monstrueux qu’elles ont déployées dans la course à la lune, abandonnent leurs ambitions de conquêtes lunaires pour laisser place aux stations orbitales, desservies par des navettes. La France, forte de son statut historique de troisième puissance spatiale ne compte pas rester en reste. Après le succès de la fusée Ariane, elle s’imagine déjà lancer sa propre navette spatiale, le petit planeur Hermes. 
 
Rejoint par une dizaine d’autres pays européens, le projet s’affirme comme l’épilogue d’un demi-siècle de coopération européenne, qui a déjà offert au vieux continent le Concorde, Airbus et Ariane. Le projet mobilise tous les efforts du CNES et de l’ESA. Néanmoins, les difficultés d’une telle entreprise semblent souvent avoir été négligées tandis que les budgets ne cessent d’exploser. En 1991, l’Allemagne se retire du budget si bien qu’à l’aube de la naissance de l’Union Européenne, il est décidé d’abandonner le rêve des vols spatiaux habités européens. 
On pourrait s’attarder longtemps sur l’héritage qu’Hermes a légué aux industries européennes : fiabilité exceptionnelle d’Ariane 5, nouvelles techniques de soudure, avancées aérothermodynamiques majeures, etc. Pour sensibiliser le public aux vols spatiaux habités, plusieurs modèles grandeur nature de la navette ont été conçus : cet article propose de revenir sur leur histoire. 
 
Au début des années 1980, Hermes est un projet de planeur spatial issu d’études purement françaises réalisées à la demande du CNES. Le CNES a bon espoir de faire accepter son projet d’avion spatial en janvier 1985 par l’agence spatiale européenne lorsqu’il est placé à l’ordre du jour du conseil des ministres de l’agence spatiale. L’agence juge le projet intéressant mais encore immature et ne se prononce pas pour un engagement financier. La France poursuit néanmoins le projet, chargeant Aerospatiale de la maitrise d’œuvre et Dassault Aviation des études aérodynamiques.
 
En 1986, pour promouvoir le projet dans les salons aéronautiques, le CNES décide de commander une maquette à l’échelle 1:1 de la navette Hermes. L’enjeu est de taille : convaincre les partenaires européens de rejoindre le projet un par un. En outre, la communauté scientifique allemande refuse que la RFA prenne part au projet de peur de voir les crédits de la rechercher financer les industriels français. Le prochain conseil des ministres de l’agence spatiale européenne est fixé en 1987 et la France doit convaincre les européens de prendre part au projet.  Le CNES compte sur cette maquette pour toucher l’opinion publique. Réalisée en cinq mois par la Régie des Spectacles, la maquette a été financée par le CNES, des industriels français et européens qui s’intéressent de plus en plus au programme, parfois contre l’opinion de leurs gouvernements. 
 
Pari gagné, en 1987, la France obtient le soutien d’une dizaine de pays européens et finit par arracher celui de l’Allemagne. En outre, le CNES obtient sa magnifique maquette de la navette, issue de 10000 heures de travail. Longue de près de 20 mètres, lourde de 7 tonnes, elle est construite en aluminium pour le fuselage, la voilure, les portes de soute, en composites pour les parties carénées et en bois pour le nez, la cabine, le cockpit et les pods arrières. 
L’intérieur de la maquette est utilisé par les ingénieurs pour tester différentes possibilités d’aménagement. Les spationautes Patrick Baudry et Jean-Pierre Haigneré participent activement au projet, respectivement comme pilote d’essai et responsable des vols habités. Prévu pour un équipage de trois spationautes, le cockpit s’inspire de celui des nouveaux Airbus A320 aux commandes de vols électriques révolutionnaires. Le tableau de bord fait la part belle aux écrans plats en couleurs dont la technologie est encore quasi inexistante en Europe. 
 
Du point de vue interne, la navette est partagée entre la cabine de pilotage de 4 m3 et une soute d’équipage de 18 m3, toutes les deux pressurisées. Cette dernière se divise entre 8 m3 dédiés à l’équipage pour sa vie à bord et ses expériences et une partie réservée à la charge utile. Conçue en plusieurs morceaux détachables (fuselage, nez, trains d’atterrissages, ailes), elle est pensée pour être facilement transportable par camion. Un hall lui est spécialement dédié au centre spatial du CNES de Toulouse, le Leonard de Vinci.
 
En mai 1987, la maquette devient la vedette du salon SITEF (Salon International des Techniques et Énergies du Futur) à Toulouse. Ouverte aux visiteurs, elle est visitée par le Président de la République, Francois Mitterrand qui réaffirme son soutien au programme. Quelques semaines plus tard, elle sera présente au salon du Bourget dans le hall de l’ESA avant d’entamer sa tournée européenne à Madrid, Strasbourg, Hanovre et Bordeaux. 
 
En 1992, le programme Hermès est annulé lors du Conseil des ministres de l’Union européenne de Grenade. La maquette de l’orbiteur devient inutile et le CNES décide de s’en séparer et de l’envoyer à la ferraillerie. Quelques ingénieurs s’y opposent parmi lesquels Yves Gourinat, enseignant chercheur à l’ENSICA à Toulouse qui propose d’exposer la maquette sur le campus de son école. L’idée est acceptée et la maquette rejoint les jardins de l’école à proximité du centre de Toulouse à Jolimont. Positionnée sur ses trains d’atterrissage, Hermes y fait face au Mirage III de l’école pendant plus de 10 ans. 
 
La maquette, dont certaines parties sont conçues en bois n’est pas prévue pour une exposition extérieure et souffre de son exposition aux intempéries. La peinture s’écaille, le fuselage se salit, pendant la grande tempête de 1999 la porte du sas, le nez et les pods arrière sont arrachés. Même si le nez est resté en bon état, il n’a jamais été replacé et c’est une navette amputée et salie qui est laissée à l’abandon sur le campus sans qu’aucune initiative de conservation ne soit prise. Comme le programme spatial, abandonné sans ménagement, le maquette est volontairement oubliée et se dégrade devant l’impuissance des passionnés. 
En 2005, l’AAMA (Association des Amis du Musée de l’Air et de l’Espace), décide de mettre fin à la situation et d’organiser la restauration de la maquette. Elle finance le transfert d’Hermes vers le Bourget en camion mais une fois sur place, le constat est navrant. La maquette est bien trop grosse pour prendre place dans le hall de l’espace. Il n’est pas envisageable de l’exposer en extérieur et lui construire un hangar dédié serait bien trop couteux pour une maquette d’un programme qui n’a pas abouti et que le grand public a oublié depuis longtemps. Le musée décide de ne pas aller plus loin et laisse la maquette démontée à l’extérieur de ses réserves. Le climat parisien est moins plaisant que celui de Toulouse et des infiltrations d’eau endommagent l’intérieur de l’habitacle. 
 
En 2010, le musée décide d’abriter Hermes dans un ancien hall du musée reconverti depuis en hangar entre une épave de Falcon 50 et un Fouga Magister endommagé, aux cotés d’autres appareils attendant une restauration. Enfin à l’abri, Hermes y attend depuis presque 10 ans et sert occasionnellement d’abri pour une famille de chat. 
 
En octobre 2015, un groupe d’étudiants de l’ISAE-ENSMA, propose à l’initiative de l’auteur un projet de restauration de la maquette d’Hermes. Baptisé “ Restaurer Hermes ”, le projet est immédiatement adopté et encadré par le groupe Poitou de la 3AF. L’objectif est clair : obtenir cette maquette, la remettre en état et l’exposer de manière permanente sur le campus de l’école, à deux pas du Futuroscope dans une configuration similaire à celle de l’ENSICA. L’initiative paraissait d’autant plus légitime que les chercheurs de l’école avaient participé aux études sur l’avion spatial à la fin des années 1980. L’école forme des étudiants dans le domaine de la mécanique, des matériaux, de l’aérodynamique, de la thermique et des systèmes embarqués et la navette, même si elle témoigne d’un projet avorté, constitue une belle synthèse de ces thèmes. 
 
Le projet suscite rapidement l’enthousiasme des étudiants et de la direction qui donne son accord de principe pour des discussions avec le Musée de l’air et de l’espace (MAE) pour constituer un dossier.. L’AAMA et feu son président, Francois Chouleur, fournissent des informations et Catherine Maunoury, qui était alors directrice du musée, annonce son enthousiasme pour un projet commun entre le MAE et l’ISAE-ENSMA. Des études pour l’installation de la maquette et le choix du site d’exposition sont réalisées par les étudiants en mars 2016. 
 
En janvier 2017, une rencontre est organisée entre Jean Tensi, président du groupe 3AF Poitou et Christian Tillati, le conservateur du musée. Une inspection visuelle de la maquette permet de s’assurer de son bon état relatif et de la présence de tous les éléments. Si le principe d’un prêt de la maquette est accepté par le musée, deux problèmes se posent. Le hangar étant amianté, il est impossible de toucher aux appareils qui s’y trouvent sans une procédure de décontamination. Aussi, la maquette se trouve dans un hangar très encombré et sa position ne permet pas une sortie pour une décontamination individuelle. En outre, le cockpit de la maquette étant fabriqué en bois, les propositions d’expositions de “ Restaurer Hermès ”, toutes en extérieures, ne sont pas validées.
 
Des discussions ont alors eu lieux pour évaluer d’autres possibilités d’expositions (par exemple repeindre la maquette avec de la peinture aéronautique pour protéger les parties en bois). Cependant, au printemps 2017, la situation devient également moins favorable à l’exposition de la maquette à l’ISAE-ENSMA : un projet d’exposition de Mirage 2000 devant l’école, plus ancien et abouti semblait enfin se concrétiser après des années de procédures administratives et redevient la priorité de l’école (pour au final être annulé à l’été 2018…). “ Restaurer Hermès ” est mis en sommeil, le temps de trouver une meilleure solution d’exposition, ailleurs qu’à Poitiers.
 
Hormis “ Restaurer Hermès ” depuis 2015, il n’y a eu aucun projet sérieux de restauration de l’appareil. Comme figée dans le temps, la maquette y prend la poussière mais l’état général de la structure reste très bon et après un sérieux coup de balai et le remplacement de quelques autocollants,  on en viendrait presque à croire que l’habitacle est celui d’un vaisseau spatial sur le point de décoller. Malheureusement insortable, car entreposée dans un hangar contaminé à l’amiante, Hermes ne fait pas partie des pièces qui doivent être transférées dans les nouvelles réserves du musée à Dugny pour le plan 2019-2024 après décontamination. Sans intervention, la dernière trace du programme de vols spatiaux habités européens pourrait bien disparaître dans les prochaines années.