ÉDITORIAL LETTRE 3AF N°32

Bruno Chanetz

Cette Lettre est entièrement consacrée à l’ONERA. La décision de réaliser chaque été un numéro spécial est née de la volonté d’ouvrir plus largement nos colonnes aux membres institutionnels qui contribuent au rayonnement de notre association. Ainsi, dans le même esprit, la Lettre de l’été 2017 était consacrée au CNES. En novembre 2016, ces deux organismes avaient été distingués lors de la remise des prix 3AF par le Grand Prix spécial “ Espace ” remis à Jean-Yves Le Gall, Président du CNES et le Grand Prix spécial “ Aéronautique ”, remis à Bruno Sainjon, Président de l’ONERA.

Nous avons choisi de présenter dans cette Lettre les études prospectives de l’ONERA, car la mission essentielle d’un organisme de recherche est de préparer l’avenir. Imaginer le futur n’est pas seulement le fait des scientifiques ; poètes et artistes ne se sont jamais privés d’en donner leur propre vision et souvent avec bonheur. Il y a deux ans, évoquant dans ces colonnes* Ferdinand Ferber, pionnier français de l’air, je rappelais ce qu’il devait à Jules Verne et au roman De la Terre à la Lune. D’ailleurs, saura-t-on jamais combien de vocations scientifiques ce génial écrivain a engendrées ?

On connait beaucoup moins, malgré l’aura qu’Edmond Rostand a conférée à son auteur, l’Histoire comique des États et Empires de la Lune, parue sous la plume de Savinien de Cyrano, seigneur de Bergerac en vallée de Chevreuse. Il y décrit un livre lunaire, un livre miraculeux sans feuillets ni caractères, se présentant sous la forme d’une petite boite; un livre plein d’un nombre infini de petits ressorts et de machines imperceptibles. 

Et il poursuit : Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec une grande quantité de toutes sortes de clefs, cette machine, puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il sort de cette noix comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l’expression du langage. Cyrano de Bergerac ne venait-il pas d’inventer le MP3 ? Lequel n’arriva sur le marché qu’à l’aube du 21ème siècle et fut immédiatement plébiscité par toute la jeunesse. 

Plus près de nous, dans un documentaire inspiré d’un essai de Barjavel, les auteurs prédisent l’avènement du smartphone. Et ils imaginent les conséquences sur nos vies de nos actuels téléphones portables : promeneurs marchant dans les rues de Paris les yeux rivés sur leur écran, accidents de voiture en série dus à leur utilisation intempestive, etc. Impressionnante clairvoyance !

Si pertinentes que soient ces anticipations, elles relèvent du genre de la science-fiction. Ceux qui les élaborent proposent du rêve, imaginent un avenir qu’ils espèrent ou qu’ils redoutent. Ils fondent leurs scénarios sur l’inéluctable progression de la technique mais n’étant pas toujours au fait des limites réelles de la physique, leur grande force est de ne se point soucier des verrous technologiques, qui brident parfois l’imagination des scientifiques “ prospectivistes ”. Leur confiance dans le progrès leur donne la hardiesse d’aller très loin au-delà du réel dans l’exploration des possibles, plus loin que les scientifiques qui appuient systématiquement leur argumentation sur des raisonnements sérieux et vérifiés, sur des expertises irréfutables. Toutefois Il est bon que même ces gens sérieux, si spirituellement moqués par le Petit Prince, aient, au moins au début de leur réflexion, une démarche libre et affranchie de contraintes trop sclérosantes.

Ayant participé, dans les années 2006-2007, au groupe de travail consacré à la réduction du bang sonique, je me souviens des premières séances, où nous laissions vagabonder notre esprit hors des sentiers battus de la science raisonnable, abordant l’ufologie et la psycho-acoustique, même si rapidement la nécessité de produire un document sérieux, canalisa nos réflexions vers des propositions concrètes. C’est au cours de ces discussions passionnées que murit le concept de la perche laser, thème qui constitue l’un des articles scientifiques de cette Lettre.

Si “ La guerre des étoiles ” a popularisé l’arme favorite du Jedi : le sabre laser, ce film culte montre aussi un grand nombre d’ailes volantes. On trouvera dans cette Lettre l’état de l’art dans ce domaine. L’aile volante est en effet l’un des concepts pour renouveler l’art de l’aviation en modifiant la structure traditionnelle de l’avion, à l’heure actuelle toujours constituée, comme il y a cent ans d’éléments juxtaposés : un fuselage pour la charge utile, des ailes pour la sustentation et des moteurs pour la propulsion. 

Un article fait le point sur la magnéto-hydrodynamique (MHD), sujet difficile sur le plan mathématique, puisqu’on s’intéresse aux forces électromagnétiques, traditionnellement négligées dans les cours de mécanique des fluides. L’application de la MHD lors d’une rentrée atmosphérique montre une amplification importante du ralentissement et une diminution corrélative du flux thermique au nez de l’ogive.
L’espace est un terrain de jeu fantastique pour la recherche, mais potentiellement dangereux. On estime en effet que trois millions de kilos de débris spatiaux circulent déjà en orbite. 

C’est dire la pertinence de se pencher sur  la protection des satellites sensibles, sujet qui constitue le dernier article de ce numéro spécial dédié à la prospective menée à l’ONERA.

À l’heure où la “ verdisation ” de la société est à l’ordre du jour, la propulsion des avions est un sujet crucial, dont s’est saisi le Centre de Prospective et de Veille Aérospatiales. Un article est consacré au projet AMPERE, un avion électrique à propulsion répartie. 

En amont des cinq articles scientifiques énoncés ci-dessus, couvrant le domaine de l’aéronautique et du spatial, cette Lettre s’ouvre par un brillant panorama de l’avenir du transport aérien à l’horizon 2050. Alors laissons-nous emmener dans ce voyage futuriste et rendez-vous dans une trentaine d’année pour un retour d’expérience plein d’enseignements ! ■

Bruno Chanetz
Rédacteur en chef