ÉDITORIAL LETTRE 3AF N°34

Cette Lettre est consacrée à l’Intelligence Artificielle (IA), que l’on définit comme un ensemble de disciplines informatiques qui s’intéressent au raisonnement et à l’imitation de capacités humaines. C’est un sujet phare qui anime la société et dont s’emparent tous les journaux tant il s’immisce au cœur même de notre humanité. Les politiques des entreprises les plus innovantes s’inscrivent dans son développement avec le double objectif de créer de la valeur et remplacer l’homme à toutes les étapes du processus industriel, y compris dans les phases les plus amont, où cette révolution n’était attendue ni aussi vite, ni avec autant d’intensité.

Depuis le commencement des temps, l’homme a cherché à être suppléé par la machine : tout d’abord par le développement d’outils rustiques, puis de plus en plus élaborés ; ensuite avec l’invention de mécanismes sophistiqués. Ces progrès ont permis aux hommes, et plus particulièrement à certains d’entre eux, d’utiliser leur temps à des occupations moins manuelles. Et ce temps libéré pour la réflexion a lui-même engendré d’autres innovations. Le processus fut lent. Et c’est seulement à partir de 1880 que la part de la population paysanne en France est passée en-dessous du seuil de 50 %. Au vingtième siècle l’accélération de la technique fut telle que désormais des usines fonctionnent presque uniquement avec des robots. 

Cependant le développement industriel ne s’est pas toujours réalisé dans l’allégresse. Le secret de Maître Cornille, d’Alphonse Daudet, conte l’histoire émouvante d’un meunier ruiné par les minoteries industrielles. Toujours au XIXème siècle, et plus concret, les canuts lyonnais en révolte détruisent les métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, qui avait mis au point dès 1801 le premier système mécanique programmable avec cartes perforées !

La robotisation de la société est en marche et nul ne l’arrêtera même si la connivence ou la concurrence entre l’homme et “ sa ” créature inquiète certains. Blaise Pascal énonce que L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Avec l’avènement de systèmes “ trop ” intelligents, cette supériorité, jadis incontestée, semble aujourd’hui fragilisée. Y aurait-il un risque que la donne soit un jour bouleversée ? Le sujet passionne autant philosophes, scientifiques que religieux et des espaces propices aux croisements des regards se créent. Ainsi les jésuites ouvriront en 2021 un centre Teilhard de Chardin sur le campus même de Saclay, lieu emblématique de la recherche française, afin que convergent recherche en science et recherche de sens.

La 3AF s’est saisie de la question de l’IA en créant L’Observatoire ouvert du numérique que présente Alain Wagner, l’un des deux vice-présidents de notre association. Bertrand de Montluc revient aussi sur cet observatoire dans un article de fond consacré à La digitalisation des entreprises. En octobre dernier, la Commission Intelligence Stratégique et Prospective de la 3AF a organisé un colloque de deux jours à Paris autour de la question : l’Intelligence Artificielle va-t-elle transformer les métiers de l’Intelligence Economique et Stratégique ? Une synthèse en est donnée par Marie-Claire Coët (ONERA).

Le 18 octobre dernier, l’association Alumni-ONERA des docteurs de l’ONERA a organisé à Paris, une table ronde Intelligence Artificielle et sciences cognitives en partenariat avec le cabinet de stratégie Oliver Wyman. À la suite de ces échanges, chacun des quatre orateurs a accepté d’écrire un article pour la présente Lettre. Sandrine Macé, Professeur à l’ESCP-Europe (Ecole Supérieure de Commerce de Paris), traite des enjeux business liés à l’IA. Laurent Chaudron, directeur du centre de recherche ONERA de Salon-de-Provence, nous livre une revue de l’apparition de l’IA au cours des quarante dernières années, avec la sensibilité qu’il incarne au sein de l’association Intelligence Artificielle symbolique, dont il est le scientific governor. Des applications industrielles et de recherche sont données par Stéphane Durand (Dassault Aviation), qui évoque la (R)evolution cockpit dans le cadre du PEA MMT* et par Alexandre Boulch (ONERA), qui traite du projet Deep learning pour l’aérospatiale.

S’il nous faut bien reconnaître que l’IA atteint l’ordre de l’intelligence, le second des ordres après celui des corps selon Pascal, elle ne parviendra pas à s’imposer dans celui des cœurs, qui lui restera pour toujours inaccessible. L’homme conservera sa prééminence sur la nature et sur ses créations parce qu’il pense et qu’il est capable de rêver. En cette période de l’Avent, annonciatrice de Noël et à l’orée d’une nouvelle année que je vous souhaite excellente, qu’il nous soit donné de rêver à la suite de Jacques Brel, car c’est tellement beau tout cela quand on croit que c’est vrai.

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