Antoine Bouvier, CEO de MBDA

Bruno Chanetz : Comment voyez-vous l’évolution du contexte stratégique et des menaces ?

Antoine Bouvier : La montée de la Chine, ses ambitions stratégiques, son niveau technologique constituent probablement l’évolution la plus significative du moment. Le phénomène explique notamment le basculement vers l’Extrême-Orient des priorités stratégiques américaines, la perception en Europe que le lien atlantique se distend, impression que vient renforcer la réaffirmation par la Russie de sa puissance et de ses capacités militaires.

Ces évolutions ont aujourd’hui une conséquence positive : l’Europe prend conscience de la nécessité de pouvoir se défendre par elle-même, ce que traduit la Stratégie Globale présentée il y a déjà trois ans par la Haute Représentante pour les Affaires Etrangères et la Politique de Sécurité de l’Union, Federica Mogherini. Clé de voûte de cette stratégie, l’objectif d’autonomie stratégique européenne conduit à la nécessité de préserver la base industrielle et technologique de défense et à la mise en place d’outils visant à encourager la convergence des besoins militaires et des réponses industrielles par des programmes communs.

Si on s’intéresse maintenant aux technologies, on constate que les nouveaux matériaux, les nouvelles méthodes de fabrication additive, l’intelligence artificielle (IA) et le big data conduiront à des ruptures technologiques que les Etats puissances mettront à profit pour développer des armes plus rapides à mettre en œuvre, plus sélectives et plus efficaces ou des défenses plus difficiles à pénétrer.
À cette montée en puissance des armes de supériorité stratégique, s’ajoute la diffusion des technologies de l’information ou de navigation qui sont déjà mises en œuvre par des acteurs non étatiques, locaux ou régionaux avec des tactiques non conventionnelles d’intrusion ou de saturation et qui élargissent le spectre des menaces. 

 

BC : Comment MBDA s’adapte à cette nouvelle donne ?

AB : Je dirais que MBDA a beaucoup d’atouts. MBDA se situe au cœur de la souveraineté et de l’autonomie stratégique dans nos pays domestiques, bien entendu en France comme responsable de la composante nucléaire aéroportée, mais également en Europe par sa maitrise complète des systèmes de missiles, qui délivrent les effets militaires principaux sur le champ de bataille. De plus, raison d’être essentielle de MBDA, la coopération européenne constitue un relais pour partager l’effort de réalisation des nouveaux produits et des technologies nécessaires à leur développement. À titre d’illustration, MBDA a mis en place depuis cinq ans des centres d’excellence industrielle franco-britanniques dans un certain nombre de domaines technologiques clés (calculateurs embarqués, actionneurs de gouverne, liaisons de données missiles, charges militaires complexes …) qui servent les besoins des deux nations et limitent les duplications inutiles. Enfin, l’exportation, qui compte pour environ la moitié de l’activité du groupe, est indispensable pour permettre d’atteindre la taille critique et le maintien des compétences de la filière missiles européenne. 

 

BC : Quels sont les futurs concepts de missiles qui répondront à ces nouvelles menaces ?

AB : La maison ne manque pas de projets. Je commencerai par la dissuasion pour laquelle nous voulons faire un nouveau bond vers l’hypervélocité avec le futur ASN4G qui remplacera vers 2035 le missile ASMPA de la composante nucléaire aéroportée. Nous travaillons également sur le programme FMAN/FMC (Futur Missile Anti Navire/Futur Missile de Croisière) pour remplacer dans le courant de la prochaine décennie les missiles de frappe dans la profondeur SCALP/Storm Shadow et les missiles antinavires Exocet et Harpoon en France et au Royaume-Uni, avec l’objectif de réaliser un saut qualitatif dans les capacités de pénétration de ces missiles combinant vitesse et furtivité et avec la volonté d’entraîner d’autres nations européennes dans cette coopération.

Nous avons réalisé des avancées significatives dans la mise en réseau des défenses aériennes d’une manière transparente pour l’utilisateur et nous verrons demain cette même évolution dans le domaine des armes air-sol. Nous participons à la définition des armements du SCAF (Système de Combat Aérien Futur) car il est essentiel d’influer le plus en amont possible pour avoir les meilleurs compromis opérationnels entre plates-formes et effecteurs.

Nous poursuivons les développements dans le domaine de la défense aérienne et antimissile intégrée (IAMD) avec l’Aster Block 1 NT et réfléchissons déjà à l’étape suivante dans un cadre européen car ces moyens sont structurants pour l’industrie, mais aussi et surtout pour la capacité des nations européennes à se défendre et à intervenir sur des théâtres extérieurs en toute autonomie.

Dans le domaine terrestre, l’arrivée du missile MMP et de sa capacité de Tir Au-delà des Vues Directes (TAVD) constitue une révolution opérationnelle et nous sommes particulièrement fiers que ce produit inspire aujourd’hui un projet soutenu par la France dans le cadre de la Coopération Structurée Permanente (CSP) visant à définir conjointement avec les autres nations européennes les technologies, les doctrines et les concepts d’emploi d’une famille d’armements terrestres sans dépendances hors d’Europe.

Enfin, pour traiter les menaces saturantes pour lesquelles le missile n’est pas la réponse la plus appropriée, nous travaillons activement dans le domaine des systèmes C-UAS de lutte contre les mini drones et des systèmes d’armes laser.

 

BC : Quelles technologies ces concepts demandent-ils de maîtriser ?

AB : Le champ des technologies nécessaires s’élargissant, on ne pourra pas tout maîtriser en interne. Il importe effectivement de se focaliser sur les technologies de souveraineté, celles qui permettront à nos forces d’agir en toute indépendance. À titre d’illustration, je peux citer les matériaux réfractaires et la dissipation thermique qui seront nécessaires pour soutenir la chaleur intense à laquelle sont soumis les corps volant à très grande vitesse, la propulsion aérobie avec ses différentes gammes de turbo-, stato- et superstato-réacteurs pour la frappe dans la profondeur des objectifs les plus défendus.
Les performances attendues de nos futurs missiles en termes de vitesse et de portée rendront quasiment impossible de les tester en vol comme nous le faisons aujourd’hui. La compréhension des phénomènes physiques, leur modélisation et leur simulation devra être toujours plus précise. À cet effet, nous venons d’ouvrir en ce début d’année sur notre site du Plessis-Robinson un nouveau centre de calcul d’une puissance d’un petaflop (1015 opérations en virgule flottante par seconde), soit l’un des vingt ordinateurs les plus puissants en service en France qui permettra notamment d’étudier efficacement des phénomènes encore mal maitrisés comme l’aérodynamique de vol hypersonique.

Les technologies de liaisons de données et de cyber-protection sont appelées à franchir de nouveaux sauts qualitatifs et diversifieront les missions attendues de nos missiles qui ne seront plus simplement des effecteurs dépendants d’une plate-forme, mais aussi les yeux et les nœuds d’un grand réseau de combat. L’IA embarquée implique de maîtriser les processeurs ultra-rapides et à basse consommation énergétique. Elle appelle aussi à disposer de grandes bases de données pour entraîner nos algorithmes, un défi dans un domaine comme celui de la défense où l’on n’a pas l’habitude de partager l’information et où la coopération européenne peut apporter beaucoup.

La concomitance de ces ruptures technologiques vient brouiller un peu plus aujourd’hui le périmètre des missiles avec les Remote Carriers, capables non seulement de détruire des objectifs, mais aussi de coopérer entre mobiles pour perturber les défenses adverses, les attaquer et effectuer des missions de pénétration que le pilote ne pourra plus effectuer lui-même face à l’intensité des défenses adverses. Devant l’élargissement de la palette des technologies nécessaires au développement de nos futurs systèmes de missiles, MBDA a décidé de s’appuyer résolument sur une politique d’innovation ouverte notamment avec les organismes de recherche publics tels que l’ONERA, l’ISL ou le CEA en France, mais également au travers d’une politique de partenariats avec les PME, startups et laboratoires qui nous permettent d’accéder à des technologies civiles utiles pour le développement de nos futurs systèmes d’armes (big data, intelligence artificielle, cybersécurité …). Cette coopération s’avère notamment très fructueuse avec les PME et startups au travers du programme franco-britannique MCM-ITP 1, initiative peu commune lancée en 2007 et qui vise à soutenir, dans le domaine des missiles, le développement conjoint des futures technologies à bas TRL 2. Ce partenariat avec les startups et PME nous a même conduit à prendre récemment des participations dans des sociétés critiques pour notre activité, tels que Kalray et Dolphin Intégration. 

Pérenniser ces partenariats et définir des architectures produits facilitant les insertions technologiques sont alors les deux leviers qui nous permettront de répondre au mieux et dans la durée aux besoins de nos forces armées.

 

BC : Vous soulignez l’étendue de la coopération franco-britannique dans les missiles. Quelle contribution l’Europe ou la coopération peuvent apporter à vos besoins technologiques ?

AB : Ce qui est à l’œuvre à Bruxelles est très positif. L’UE s’est dotée d’instruments très complémentaires pour favoriser l’émergence de nouveaux programmes en coopération, ce qui est en soit un défi dans le contexte politique européen que l’on connait aujourd’hui. Pour la première fois existe à Bruxelles un processus cohérent qui couvre successivement l’identification des capacités prioritaires à développer en commun ; un cadre politique, la CSP, permettant de traiter ces priorités entre les Etats membres qui le souhaitent ; et enfin une contribution du budget communautaire au travers du Fonds Européen de Défense (FED) pour inciter à coopérer pour le développement de ces programmes.

Sans attendre que les budgets soient en place, l’Action Préparatoire sur la Recherche en matière de Défense (PADR) permet d’ores et déjà, avec des budgets certes limités, de travailler sur des thématiques prioritaires au sens de l’autonomie stratégique et de le faire au travers de consortiums associant grands donneurs d’ordre et PME de diverses nations, et donc de créer les organisations qui seront à même de développer demain ces programmes européens. MBDA est déjà engagé dans ce cadre sur des thématiques telles que l’armement des drones, les armes laser, la cartographie des dépendances à l’égard de nations non européennes dans les composants électroniques et enfin le développement d’une filière européenne de composants FPGA (Field Programmable Gate Arrays).

Il est important de souligner que les mécanismes européens prennent soin de diriger les budgets vers des produits dont la maitrise et l’autorité de conception résideront dans l’Union Européenne. C’est la condition indispensable pour soutenir l’objectif d’autonomie stratégique. Malheureusement après le Brexit, le Royaume-Uni deviendra mécaniquement un Etat tiers et ne pourra plus accéder à ce fonds, si rien n’est fait. Vis-à-vis de cet objectif d’autonomie stratégique et compte tenu de la similarité des politiques de défense du Royaume-Uni et des pays européens dont la France, il est indispensable de pouvoir associer l’un des acteurs majeurs de la coopération en Europe. Tornado, Typhoon, A400M, Scalp, Meteor sont en effet des programmes européens où le Royaume-Uni est leader ou occupe une place déterminante. Enfin,  l’accès aux capacités et aux budgets britanniques renforcera la possibilité de constituer des champions européens ayant la taille critique face aux grands concurrents mondiaux que sont Américains, Russes et Chinois.

Il faudra donc définir après la mise en œuvre du Brexit le mode d’association dans le domaine de la défense et la sécurité entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Cette association pourrait prendre la forme d’un traité grâce auquel Londres aurait un statut particulier et pourrait continuer d’accéder aux instruments de la politique de défense européenne, que ce soit l’Agence Européenne de Défense (AED), la CSP ou le FED. Je me réjouis de voir que c’est également la volonté du président Macron qui appelle, dans sa lettre aux Européens du 4 mars dernier, à la formation d’un conseil européen de sécurité associant le Royaume-Uni, première étape de ce futur traité d’association.