Révolution et Responsabilité : les défis de l’espace

Jacques Arnould, CNES
« Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s’y attache et s’y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi. » Sans doute cette citation d’Emmanuel Kant est-elle plus familière aux lecteurs de la Critique de la raison pratique et aux philosophes qu’à ceux qui scrutent le ciel ou s’y aventurent... Elle mérite pourtant d’être prise au sérieux par les uns comme par les autres, tant elle résume, aussi brièvement que brillamment, la situation dans laquelle nous nous trouvons, nous les humains, en ce début de XXIe siècle.
 
Jamais autant d’étoiles
 
Je m’associe bien volontiers aux astronomes, amateurs et professionnels, qui lancent aujourd’hui un cri de colère et un appel au secours, afin d’endiguer la vague de pollution lumineuse qui ne cesse de s’étendre sur les zones habitées de notre planète et dans le ciel au-dessus d’elles : observer une étoile depuis un balcon en ville est presque devenu une prouesse ! Toutefois, nous n’avons jamais été entourés par autant d’étoiles. À défaut de pouvoir aisément nous enivrer au spectacle de la voûté constellée (sauf à nous offrir un séjour sur un territoire suffisamment vierge de présence et d’activités humaines), nous pouvons nous laisser bercer par les chiffres alignés par les astronomes : l’univers observable compterait entre 100 et 200 milliards de galaxies, chacune d’entre elles rassemblant plusieurs centaines de milliards d’étoiles. Ainsi notre univers hébergerait-il autant d’étoiles que notre Terre compte de grains de sable. Et je ne parle pas des planètes qui pourraient tourner autour de chacun de ces astres et dont Alfred Vidal-Madjar aime à dire qu’elles commencent à « pleuvoir ». Ainsi, sans nous en rendre compte, nous vivons depuis quelques décennies une véritable seconde révolution copernicienne.
 
Au début du XVIIe siècle, les astronomes, encouragés par les travaux de Nicolas Copernic, décédé cinquante ans plus tôt,et les découvertes de Galilée, avaient brisé le bel ordonnancement qui présidait depuis l’Antiquité aux affaires du ciel : la Terre au centre, entourée de sphères de cristal à la surface desquelles circulaient des planètes bien connues. Grâce à la lunette astronomique et aux calculs mathématiques, il fallut se résoudre à penser le ciel comme une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part, une sphère qui ne possède pas de limites et pourrait même être infinie.
 
Avec les siècles, notre situation astronomique ne s’est donc guère améliorée : après l’échelle spatiale, c’est l’échelle temporelle qui a subi une extension tragique pour ceux qui espéraient, croyaient que l’humanité occupait une place singulière au sein de la réalité. Il est désormais question d’un univers âgé de près de 13 milliards d’années et toujours en expansion depuis une « singularité », un big bang originel. Au final, le « tableau » brossé par les astronomes est devenu aussi enivrant que la voûte étoilée elle-même.
 
Un pas en avant, un pas de côté
 
Dans un tel contexte, n’est-il pas étonnant que l’espèce humaine ait entrepris d’explorer, de conquérir ce que nous avons aujourd’hui coutume d’appeler l’espace (pour espace extra-atmosphérique) ? Et qu’elle caresse ce rêve depuis le XVIIe siècle ? Loin de subir la révolution copernicienne, loin de la considérer comme la chute de la « monarchie » humaine, la fin des revendications humaines sur une réalité considérée comme l’œuvre d’un Créateur divin ou d’un génial Architecte, nos descendants et nous-mêmes avons au contraire profité de cette révolution pour nous libérer, d’abord de manière imaginaire puis de manière effective, des chaînes qui nous retenaient à notre bonne vieille Terre.
 
Après Cyrano de Bergerac ou Jules Verne, ce sont Konstantin Tsiolkovsky, Robert Goddard, Hermann Oberth ou Robert Esnault-Pelterie qui se sont mis au travail pour poser les fondements de l’astronautique et permettre, au milieu du XXe siècle, d’entamer l’exploration effective de l’espace. Grâce à eux et à tous ceux qui les ont suivis, nous sommes devenus, effectivement ou par procuration, des chevaucheurs des nuées, des enfants des étoiles.
 
« That’s one small step for man, one giant leap for mankind. » Le mot de Neil Armstrong, prononcé le 21 juillet 1969, ne résume que partiellement la situation astronautique actuelle, sans doute à cause de la personnalité de son auteur qui, après son exploit, n’a pas cessé de cultiver la discrétion et la réserve et se contente de parler d’un « petit pas ». En fait, l’espace continue à offrir à de nombreux humains l’occasion d’accomplir des pas de géant, à l’aune de leur propre histoire et de leur propre personnalité ; pensons seulement au témoignage récent et lumineux de Thomas Pesquet. À l’inverse et dans le même temps, le « pas sur la Lune » accompli il y a cinquante ans a marqué le point le plus extrême de l’exploration humaine ; depuis la fin du programme Apollo, c’est à l’ombre de la Terre que les astronautes apprennent à vivre dans l’espace pour se préparer aux futures expéditions interplanétaires.
Ceux qui craignaient que l’exploration spatiale ne détache définitivement l’humanité de sa planète-mère ont pu ainsi se rassurer : en franchissant la barrière atmosphérique et, partiellement, gravitationnelle, les humains n’ont pas définitivement dénoué les liens qui les unissent à la Terre ; ils les ont plutôt renoués. Le pas de côté offert par les vols spatiaux, habités ou non, a effectivement et efficacement contribué à l’émergence d’une appréhension globale de notre planète, de nos environnements, de notre espèce et de leur futur commun. C’est là une conséquence de la révolution copernicienne et de ses suites astronautiques qui n’avait guère été envisagée...
 
Patrimoine commun
 
Au mot d’Armstrong répond donc désormais celui de René Dubos, largement repris par ceux qui s’inquiètent de l’avenir de notre planète : « Penser globalement, agir localement ». Mais les sentences bien frappées ne suffisent pas à résoudre les difficultés et à franchir les obstacles « to make our planet great (and green) again ». Et les pas à accomplir pour sortir notre Terre des ornières écologiques et des crises environnementales paraissent par moments plus grands, plus difficiles à faire que ceux réalisés il y a un demi-siècle pour parvenir à poser un pied sur la Lune. Pour autant et même s’il n’est pas question pour le domaine spatial de prétendre donner des leçons au reste du monde et des Terriens, il n’en demeure pas moins possible de tirer quelques enseignements de son histoire et de ses pratiques.
 
Le premier pourrait être l’existence d’une volonté et d’une décision de reconnaître les principes de libre accès à l’espace et de sa non-appropriation. Je ne m’intéresserai ici qu’au second, car il a conduit à user, dans les textes législatifs, des notions de bien commun et de patrimoine commun. Ces notions sont connues des juristes terrestres ; ils les ont utilisées pour élaborer le droit maritime ou encore les accords internationaux sur l’Antarctique. Appliquées à l’espace, elles suscitent souvent des réactions d’incompréhension ou même de critique, d’ailleurs parfaitement compréhensibles : « De quel droit l’humanité ose-t-elle s’approprier l’espace ? Cet aspect du droit spatial n’est-il pas une nouvelle preuve de l’arrogance humaine ? » Cette interprétation est possible, mais je lui préfère celle qui souligne la responsabilité qui incombe à l’humanité exploratrice et, demain peut-être, exploitante (exploiteuse ?) de l’espace. Déclarer l’espace, les corps célestes patrimoine commun de l’humanité, c’est reconnaître, accepter la charge de gérer ce que nous découvrons, ce dont nous profitons comme des gestionnaires raisonnables.
 
Aujourd’hui, cette responsabilité concerne aussi bien les orbites autour de la Terre (la circulation des satellites, l’attribution des fréquences, l’usage des images issues de la télédétection, etc.) que l’exploration du système solaire (la stérilisation des sondes et, plus largement, la protection planétaire). Demain, il faudra organiser, gouverner l’exploitation des ressources de l’espace, en particulier minières ; c’est là un sujet qui suscite d’ores et déjà de vives discussions au sein de la communauté des juristes spatiaux, surtout depuis que les États-Unis et le Grand-Duché du Luxembourg soutiennent officiellement les entreprises du NewSpace qui entendent « défricher » ce domaine d’activités spatiales… Qu’en sera-t-il demain du principe de non-appropriation, de la notion de patrimoine commun ? Personne ne saurait raisonnablement le dire. Il n’en reste pas moins que le droit spatial, dans son état actuel, constitue une référence qui ne saurait être ignorée, quand bien elle serait demain bafouée. L’espace n’est pas hors-la-loi.
 
Ne devrions-nous pas sérieusement réfléchir à appliquer cette idée de patrimoine commun à notre propre planète ? N’avons-nous pas construit, acquis une singulière responsabilité à son égard ? Il n’est pas question d’ignorer les revendications nationales mais plutôt de nous préparer à une possible évolution, révolution, provoquée par la dégradation des conditions terrestres (du moins, pour l’espèce humaine), qui contraigne à dépasser les actuelles revendications de propriété personnelle ou collective... 
L’espace au futur
 
Le second enseignement qui pourrait être tiré de l’expérience spatiale mi-séculaire concerne l’appréhension du temps qui vient. J’utilise à dessein cette singulière expression pour distinguer l’avenir et le futur. Je trouve en effet pertinent de définir l’avenir comme ce qui nous arrivera, ce que nous aurons à subir, et le futur comme ce que nous aurons préparé, réalisé. À y réfléchir, l’espace ne nous offre-t-il pas l’un et l’autre ?
 
Car l’espace, les dictionnaires nous le rappellent, est à la fois un territoire et un champ d’activités. Un territoire d’une part, qui reste en grande partie inconnu et donc à découvrir, un territoire qui nous réserve encore bien des surprises, bonnes ou mauvaises. Un champ d’activités d’autre part, dont la plupart nous sont aujourd’hui sans doute inconnues, mais qu’il nous reviendra à nous seuls d’entreprendre ou non : poursuivre l’exploration humaine, exploiter les ressources spatiales, coloniser la Lune ou Mars. Bref, l’espace de demain sera, comme il l’est d’ailleurs depuis soixante ans, un mélange d’avenir et de futur, de révolution et de responsabilité.
 
Dès lors, nous ne pouvons pas nous contenter de faire confiance à nos seules capacités technologiques, aussi impressionnantes soient-elles. Le « solutionnisme » (autrement dit, la conviction que nous saurons toujours inventer un moyen technique pour résoudre les problèmes causés par la technique) n’est pas une... solution ! Sans négliger d’entretenir et de développer la recherche scientifique et l’innovation technique, l’espace doit être également un lieu et une raison pour développer une responsabilité à l’égard de notre propre humanité et de notre environnement, aussi bien « atmosphérique » qu’« extra-atmosphérique ». Une responsabilité qui ne se contente pas de répondre aux surprises de l’avenir, mais qui s’inquiète aussi de poser les jalons du futur.
 
Derniers livres parus : 
Oublier la Terre ? La conquête spatiale 2.0, Le Pommier, 2018.
La Lune m’a dit. Cinquante ans après le premier homme sur la Lune, Cerf, 2019.