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21 janvier 2021
Lettre 3AF

François Coté, ingénieur général hors classe de l'armement (2e section)

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François Coté fut directeur du Centre d’essais de lancement de missiles (CELM), avec ses sites des Landes, de la Méditerranée (Île du Levant) et de Gâvres, de 2005 à 2009. Les trois premiers vols du M51 ont eu lieu durant son temps de direction. En 2011 le CELM a fusionné avec le centre d'achèvement et d'essais des propulseurs et engins (CAEPE) pour devenir DGA Essais de missiles. De 2013 au 31 janvier 2020, François Coté fut directeur technique de la Délégation générale de l’Armement (DGA). 

Le 12 juin 2020 un missile d'essai balistique stratégique M51 était lancé avec succès par le sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) Le Téméraire » depuis la baie d’Audierne (Finistère). Les équipes de la Délégation générale de l’armement (DGA) ont piloté cet essai de son site d’essais de missiles basé à Biscarrosse. On peut en visionner la vidéo Au cœur de l'organisation du lancement d’un missile d'essai balistique stratégique M51 sur le site de la (DGA) :

https://www.youtube.com/watch?v=r8ssg_U3Y_8

En 2019, le film Le chant du loup avait familiarisé nos concitoyens avec la défense stratégique française. Les adhérents de la 3AF, souvent salariés ou retraités du secteur aéronautique, spatial et défense, sont très curieux des questions militaires. François Coté connait bien la 3AF pour avoir représenté la DGA à son Conseil d’administration. Aussi a-t-il très gentiment accepté de répondre aux questions que nous pouvions nous poser au sujet des essais en vol.

BC : Pourquoi a-t-on encore besoin d’essais, et en particulier d’essais en vol dans le domaine des missiles, alors que les techniques de simulation numérique permettent de maîtriser le comportement des systèmes ?

François Coté : Essais et simulations sont des partenaires indissociables dans une démarche d’ingénierie pour la conception et la qualification des systèmes. La simulation permet de reproduire des phénomènes et de les observer in vitro, si l’on peut dire, par l’étude d’un grand nombre de cas, y compris des cas dangereux, de reproduire le fonctionnement d’un système et de faciliter les itérations sur les caractéristiques d’un matériel. Mais elle doit s’appuyer sur la réalité, elle ne peut pas être en l’air. D’où des expériences et des essais qui permettent de confronter la simulation et la réalité, de qualifier la simulation dans un certain domaine, et in fine de lui apporter la confiance. On peut dire qu’une démarche d’ingénierie marche sur deux jambes, les modèles et la simulation d’une part, les essais d’autre part.

La simulation influe sur les essais. Si elle peut contribuer à en diminuer le nombre, elle demande des essais beaucoup plus instrumentés, pour pouvoir enregistrer un plus grand nombre de paramètres, de manière beaucoup plus fine. C’est ce que nous avons vécu dans le domaine des missiles, avec des conséquences très concrètes sur l’équipement des missiles d’essais et les débits de télémesure. D’où des adaptations des moyens des centres d’essais.

Pour les missiles, les essais en vol réalisent la grande synthèse du fonctionnement d’ensemble, venant en général vers la fin du processus de développement, après les essais de composants et de sous-systèmes. Il faut dire qu’ils sont souvent l’expression la plus spectaculaire de l’avancée du développement !

BC : Qu’est ce qui caractérise les essais de missiles balistiques par rapport aux autres essais de missiles ?

François Coté : Je dirais en premier lieu l’aspect stratégique, puisque ces missiles sont l’un des vecteurs de la force de dissuasion. Chaque essai a en même temps une dimension technique et une dimension opérationnelle, c’est aussi une démonstration envers d’autres acteurs.

Ensuite, la grande dynamique de l’engin. Ce qui se traduit par des portées typiques qui se chiffrent en milliers de kilomètres, avec un azimut fixé (si les corps de rentrée ne sont pas manœuvrants). Nous reparlerons de l’implication géographique de ceci.
Et puis, par définition, le caractère balistique : un missile balistique comme le M51 est constitué de plusieurs étages. Durant la phase propulsée qui dure quelques minutes, les étages fonctionnent les uns après les autres, puis se détachent. La partie haute met les corps de rentrée sur leur trajectoire déterminée. Puis c’est la phase balistique qui dure quelques dizaines de minutes, avec l’apogée hors de l’atmosphère, et la rentrée, très contraignante sur les corps de rentrée.

Il faut donc mettre en œuvre un dispositif très étendu, depuis la proximité du point de lancement jusqu’au voisinage du lieu d’impact des corps de rentrée, donc sur plusieurs milliers de kilomètres. Concrètement, ce sont plusieurs implantations sur la côte atlantique, avec le PCCT (poste de contrôle et de conduite des tirs), le cerveau de ces essais, à Biscarrosse, et le bâtiment d’essais et de mesures, le Monge, au réceptacle. Il faut suivre la trajectoire du missile, observer son comportement, récupérer les données de fonctionnement. Il faut un maillage solide en communications temps réel, et l’infrastructure informatique pour mouliner tout cela en temps réel et sauvegarder pour l’analyse en temps différé. Donc un dispositif très étendu et très complexe.

BC : Et la sécurité ?

François Coté : J’allais y venir. D’abord il est toujours bon de rappeler que ces essais se font sans charge nucléaire à bord !

Ensuite la sécurité des personnes et des biens repose sur deux volets : une sécurité passive, où la présence humaine est exclue de certaines zones critiques, comme la proximité du point de lancement, les zones de retombées des étages et bien sûr la zone d’arrivée des corps de rentrée. Et une sauvegarde active, qui surveille le comportement du missile durant son vol et doit mettre en œuvre sa destruction si son fonctionnement entraîne un risque pour les personnes ou les biens. Il va sans dire que cette chaîne de téléneutralisation est particulièrement robuste, et est indépendante de la conduite de l’essai en temps réel.

Donc finalement, on retrouve pour le dispositif d’essais beaucoup de points communs avec les autres types de missiles, à l’exception de l’étendue géographique et spatiale qui implique la mise en œuvre de moyens exceptionnels comme le Monge. Il y a quand même un élément de simplification par rapport à un missile tactique : l’absence de cible, dont l’équipement et la mise en œuvre peut être source de complexité, surtout si elle est mobile !

BC : Combien de temps faut-il pour préparer tout ce dispositif ?

François Coté : Si le vol d’essai en lui-même ne dure que quelques dizaines de minutes, la préparation peut prendre plusieurs dizaines de mois, et le dépouillement et l’analyse des résultats autant.

En fait, tout démarre lors de l’élaboration du plan de qualification, qui va déterminer les voies et moyens pour obtenir cette qualification, avec un volet essais en vol à calibrer, y compris du point de vue de ses moyens, qui peuvent être très lourds. Autant dire que c’est dès l’origine du programme qu’il faut se pencher sur cette question. Une fois le type et le nombre d’essais déterminés, et les objectifs de chacun d’eux posés, on peut entrer dans une préparation plus fine, avec la question de la trajectoire.

Dans la démarche incrémentale des vols du M51, les deux premiers tirs devaient être effectués depuis un socle, situé à Biscarrosse, le suivant depuis un bassin, toujours à Biscarrosse, étapes indispensables avant de passer au tir depuis un sous-marin. Ce point de départ permet des trajectoires qui passent entre l’Espagne et l’Irlande, pour aller atterrir au large des côtes nord-américaines. Avec un missile de la dynamique du M51 et les contraintes de sécurité, le passage n’est pas si large !

Le point d’atterrissage peut également émouvoir les pays qui sont dans l’axe de tir ou assez proches du point visé, même si celui-ci est en mer et hors des eaux territoriales. Il est important de les informer en amont, afin qu’ils ne découvrent pas l’opération au moment du dépôt des avis à la navigation aérienne ou maritime concernant les zones de danger. Il a ainsi fallu aller à Ottawa au cabinet du Premier ministre canadien expliquer tout le sérieux et la maîtrise de notre opération, et donc l’absence de danger. Côté Etats-Unis, ce fut plus simple. Question de culture sans doute…

Dès lors, la coopération avec les agences de navigation aérienne se déroula bien, avec une gestion dynamique des zones de danger afin de les libérer dès qu’elles n’étaient plus nécessaires. C’est là que l’on touche du doigt l’intensité des vols transatlantiques (à cette époque !) et l’extrême sensibilité des compagnies aériennes et agences de navigation au moindre écart par rapport aux routes optimales, et donc à la surconsommation de carburant.

La préparation va crescendo, depuis une petite équipe de quelques personnes qui fait l’ingénierie de l’essai (dimensionnement du dispositif, mise en place des moyens complémentaires, calculs de sauvegarde) jusqu’aux répétitions qui qualifient ce dispositif d’essai, qui mobilisent plusieurs centaines de personnes, comme le jour du tir. Puis le nombre de personnes impliquées diminue pour les phases de dépouillement et d’analyse, avant transmission des données aux industriels et à la direction de programme.

BC : Et le « grand jour », comment cela se passe-t-il ?

François Coté : Le « grand jour », ou jour J commence en fait quelques jours avant, pour le fixer définitivement. La principale contrainte à ce stade est la météorologie. S’agissant d’un vol d’essai, on veut pouvoir observer finement ce qui se passe, et ne pas être perturbé par des phénomènes extrêmes.

Le premier vol, le 9 novembre 2006, s’est déroulé par un très beau temps. Il était très couvert le 21 juin 2007 pour le deuxième vol, mais le besoin d’observation des premiers instants du vol n’était plus crucial, à la différence de ce qui était demandé pour le troisième vol.

Je me souviens d’une réunion le lundi 10 novembre 2008, en plein pont du 11 novembre, où nous nous sommes retrouvés en petit comité dans la salle météo de Biscarrosse, en jeans et pulls, pour regarder longuement les cartes météo et les prévisions. L’enjeu était de savoir si la perturbation qui traînait dans le golfe de Gascogne allait finalement s’évacuer vers le sud. Au bout de deux heures, au vu des cartes prévisionnelles, j’ai parié sur le fait qu’elle allait se dissiper et partir. Le branle-bas de combat pour le jeudi 13 a été lancé aussitôt.

Très tôt au matin du 13 novembre, au réveil, je suis tout de suite allé mettre le nez dehors pour voir ce qu’il en était : les étoiles brillaient, pari gagné ! Néanmoins, il a fallu déchanter quelques heures après : nous étions protégés par la chaleur de l’eau de l’Atlantique, mais là-haut, sur les dunes en retrait, les bancs de brouillard guettaient et glissaient les uns après les autres vers le littoral où était situé le pas de tir. Or il fallait pour cet essai, le premier à partir de la « piscine », une excellente visibilité pour bien pouvoir observer les phénomènes et événements des premiers instants du vol. Donc ce fut une série d’alternances « c’est bon »/« ce n’est plus bon » au fur et à mesure que les bancs de brouillards arrivaient puis disparaissaient au contact de l’air océanique, jusqu’à ce que le soleil un peu paresseux de novembre règle définitivement l’affaire.

Le jour J, il faut garder une partie de ses capacités pour gérer les invités, personnalités de haut rang, venues là pour assister au spectacle et pas toujours sensibilisées aux aléas de ce type d’essai. Et avoir prévu la logistique pour les faire boire et grignoter pendant que les équipes, et parfois leur directeur, gèrent les menus soucis des derniers instants avant le tir.
Il est toujours amusant de voir l’ambiance très urbaine une heure avant l’heure H se muer progressivement en un silence tombal deux minutes avant le « zéro » fatidique. Il faut dire que le stress monte à mesure que s’affichent les « verts » des différentes composantes de l’essai sur le grand tableau de synthèse, ou pire qu’ils ne s’affichent pas.

Et puis, il a fallu gérer les « non-invités ». À cette période des années 2000, un mouvement anti-nucléaire avait lancé une campagne « non au M51 », avec manifestations devant le site de Biscarrosse chaque équinoxe d’automne, et tentatives assumées d’empêcher l’essai en pénétrant dans la zone de danger au sol, et de le faire savoir au public. Avec ce paradoxe qu’une grande partie du centre était en zone blanche pour la téléphonie mobile, le peu d’abonnés dans ces parcelles ne justifiant pas les efforts des opérateurs

Bien que les dates des tirs ne soient pas publiques, certains indices peuvent les informer d’une opération imminente, parfois très tardivement, et là ils arrivent. Parfois en se trompant complètement de jour !

Je dois dire que nous avons eu un grand soutien de la part des Armées et de la Gendarmerie, avec la mise en place de mesures et de moyens dans les trois dimensions qui ont évité la moindre perturbation dans nos vols d’essais. Mais c’était un volet supplémentaire de sécurité défense à gérer, à côté des mesures de sécurité des personnes et des biens, avec une chaîne de commandement spécifique à coordonner avec la chaîne essais. Nous ne voulions pas nous retrouver avec une patrouille perdue ou ensablée au beau milieu de la zone de danger, produisant ainsi l’effet que nous voulions éviter…

Au chapitre des aléas de dernière minute, il peut y avoir le petit voilier au milieu d’une zone de retombée d’étage qui n’avait pas consulté les avis à la navigation, ou le risque d’avoir dans ces zones de danger un concurrent retardataire du Vendée Globe Challenge, sponsorisé de plus par un constructeur de sous-marins français…

Le stress va crescendo durant les dernières minutes, les dernières secondes. On a l’impression d’être sur un grand toboggan vers le « zéro » qui marque la fin du décompte. Il vaut mieux ne pas porter ces montres connectées qui vous donnent votre pouls instantané.

Le bon allumage du premier étage et l’annonce « missile parti » ont un effet paradoxal : « ça y est, nous voilà enfin en vol » d’une part, « c’est le début des vrais aléas » d’autre part. On est surpris par l’arrivée tardive du rugissement du missile, le temps que le son parcoure la distance entre le pas de tir et le PCCT. Mais on est hypnotisé par les images du vol, avec le soulagement progressif lorsque les événements attendus se produisent, fin de combustion du premier étage, séparation, allumage du deuxième, etc. Jusqu’à la mise sur trajectoire des mobiles, ce qui ne dure que quelques minutes. Ensuite une période plus calme commence, les mobiles étant sur leur trajectoire balistique. Dernier événement : leur bon accrochage par les moyens du Monge, qui les suit jusqu’au plongeon final dans l’océan.

Et voilà, c’est fait ! La tension retombe, le Champagne servi au pot qui suit aide à la décompression tout en se congratulant de la réussite. Heureusement je n’ai pas eu à vivre en tant que directeur du CELM la version où le pot est annulé pour cause d’échec du tir.

Mais les activités liées à l’essai ne sont pas terminées. Il faut bien sûr bien enregistrer tous les événements et mesures. Il faut aussi parfois procéder à un tir secondaire, celui d’une fusée sonde en l’occurrence, ce qui vous met en retard pour le fameux pot. Et il reste encore de nombreux mois de travail pour l’exploitation des données ainsi recueillies, et la comparaison avec les attendus, et les simulations.

BC : Et finalement, quel est votre souvenir le plus marquant ?

C’est indiscutablement l’ambiance qui règne au PCCT très tôt le matin de l’essai. Une affaire comme cela est un vrai travail d’équipe, au sein du centre, avec le concours des autres centres de la direction technique de la DGA, avec les équipes de programme de la direction des opérations, et également avec le concours des armées, que ce soit pour la mise en œuvre du Monge, des moyens nécessaires à la surveillance des zones de danger, ou, pour les tirs ultérieurs, de la mise en œuvre du sous-marin lanceur d’engins. Et bien sûr le CEA et les industriels. Et encore les armées et la Gendarmerie, dont la Gendarmerie de l’armement, pour l’aspect sécurité défense. Donc c’est une véritable opération, au sens militaire du terme, suivie de près en haut lieu.

Mais le point de convergence de tout cela, c’est le PCCT. Pour des tirs en début de matinée, le PCCT ouvre très tôt, vers deux ou trois heures du matin. Tous sont là, portés par la tâche à accomplir et son enjeu, et chacun prépare son poste. Il faut dire qu’avec la tension croissante les jours précédents, beaucoup ont dû avoir du mal à trouver le sommeil la veille au soir.

C’est à la fois émouvant et réconfortant de sentir cet élan, ce travail collectif, cette volonté d’arriver au but même avec les aléas résiduels ou surgis au dernier moment. Et de manière sous-jacente, la fierté de chacun d’être acteur de réalisations techniques tout à fait exceptionnelles.

La 3AF remercie chaleureusement François Coté d’avoir évoqué avec nous ses souvenirs au sujet des essais du M51 de manière aussi vivante et intéressante.




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