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DÉFENSE ANTI-MISSILE LA CONFÉRENCE « IAMD » A CÉLÉBRÉ SES 20 ANS À PORTO

18 octobre 2023 Lettre 3AF
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Article paru dans la Lettre 3AF N°4-2023

par Emmanuel Delorme co-chair (MBDA-Systems), Yannick Devouassoux co-chair (ArianeGroup),
Luc Dini co-chair (THALES LAS), Co-présidents de 3AF International conference on IAMD

LA CONFÉRENCE INTERNATIONALE 3AF IAMD (INTEGRATED AIR AND MISSILE DEFENSE) A CÉLÉBRÉ SES 20 ANS À PORTO


Tous les deux ans, la communauté de la défense aérienne et antimissile intégrée (IAMD) se réunit à l'occasion de la conférence internationale 3AF sur l'IAMD pour discuter de l'état du domaine d'un point de vue politique/militaire/industriel. Cette année, la conférence s'est tenue à Porto du 13 au 15 juin, avec 250 participants venus de 17 pays (cf Figure 1). Il s'agissait d'une édition spéciale, puisque la conférence fêtait ses 20 ans. Introduite par le directeur général de la 3AF et les trois co-chairs de la conférence (cf Figure 2), ce fut une bonne occasion de réfléchir sur son évolution.

Figure 1 : de bonnes statistiques de la conférence en introduction.

Figure 2 : Michel Assouline directeur général de 3AF (en haut) introduit la conférence IADM15, avec les trois co-chairs : À gauche, Emmanuel Delorme (MBDA), Au centre, Luc Dini (THALES), À droite, Yannick Devouassoux (ArianeGroup).

Une brève revue de l’évolution de l’IAMD à travers les agendas de la conférence


La conférence est née en 2003 à Arcachon (près de Bordeaux, France), sur la base d'une analyse commune : 1/ de la DGA, 2/ de l'association française de l'aéronautique et de l'astronautique - 3AF - et 3/ du seul fabricant de missiles balistiques en Europe, les lanceurs EADS à l'époque, ArianeGroup maintenant, qu'il manquait en Europe un forum non gouvernemental pour discuter des aspects techniques de la défense antimissile balistique (BMD). À l’époque, la défense antimissile balistique de théâtre était encore essentiellement réservée aux puissances nucléaires et l’OTAN commençait tout juste à évaluer la faisabilité politique d’une défense contre les missiles balistiques de théâtre, la faisabilité technique étant étayée par des contrats avec l’industrie.


Cette première édition a été un succès avec un fort soutien de l'industrie américaine et israélienne (cf Figure 3). La première journée a été consacrée à l'intervention de hauts représentants gouvernementaux pour poser le contexte politico-militaire. Les jours suivants ont été consacrés à des sessions techniques pour discuter des questions clés liées à la faisabilité de la défense antimissile balistique : analyse des menaces, détection, suivi et discrimination, interception et commandement et conduite.

Figure 3 : Uzi Rubin (à droite) pionnier de la défense anti-missile israélienne, ancien directeur du programme Arrow, ancien directeur de l’IMDO
(Israel Missile Defense Office), et l’un des premiers représentants israéliens à soutenir sans faiblesse la conférence Missile Defense de 3AF depuis
la 1ère édition à Arcachon.

Du côté européen, le soutien s'est accru avec la participation active de Thales (France, Pays-Bas) et de TRS (joint-venture transatlantique entre Thales et Raytheon) et du leader européen des missiles MBDA, mais aussi d'autres sociétés européennes comme BAE et IABG. Au fil du temps, des entreprises et des organismes de recherche d’autres pays, comme Aselsan en Turquie et l’Agence sud-coréenne pour le développement de la défense, ont rejoint la liste des sponsors ou des participants réguliers. Cette conférence a toujours été présidée par l'industrie, d'abord par ArianeGroup, rejointe par Thales en 2008 et finalement MBDA en 2017, démontrant à la fois l'attention croissante portée à la défense antimissile en Europe par les principaux groupes industriels européens et la convergence entre la défense antimissile balistique (le point de départ) et la défense aérienne pour contrer les menaces aérobies, notamment les missiles de croisière. La coordination de cette conférence avec celle dirigée par la Missile Defense Agency - MDA américaine est assurée par la participation des présidents de la conférence 3AF au comité de programme de la conférence de la MDA.


Avec la participation de l'OTAN (cf Figure 4), le sujet a pris suffisamment d'ampleur pour justifier une périodicité annuelle de la conférence, dont l’existence a permis de témoigner des évolutions et d’ apporter une modeste contribution aux tournants qui ont suivi. En 2006, l’OTAN a décidé de développer un programme de défense active multicouche contre les missiles balistiques de théâtre (ALTBMD) pour protéger les troupes contre les missiles balistiques. En 2008, la conférence s'est tenue à Prague, au moment de la signature d'un accord entre les États-Unis et la République tchèque pour construire un troisième site d'intercepteurs basés au sol (Ground-Based Interceptor - GBI) en Europe afin de mieux protéger les États-Unis contre les attaques de missiles balistiques iraniens. En 2009, l’administration Obama a changé de cap et a décidé qu’une approche adaptée et progressive en Europe (EPAA), basée sur des sites d’intercepteurs SM-3 en Pologne et en Roumanie et sur un radar avancé en Turquie, était une meilleure solution compte tenu de la situation technique et politique du pays à ce moment-là. L'EPAA a été proposée comme contribution américaine à la défense de l'OTAN et après d'autres études de faisabilité sur la défense antimissile territoriale, l'OTAN a décidé en 2010 d'étendre le programme ALTBMD pour protéger également son territoire et sa population. Le programme a été rebaptisé NATOBMD. L'année 2010 a également été une date clé avec la toute première démonstration de la capacité intermédiaire ALTBMD (InCa) qui a été testée avec des prototypes des composants coeurs de commandement et de conduite de l'OTAN, AirC2 et ACCS TMD et déclarée opérationnelle au sommet OTAN de Chicago en 2012. Bien entendu, ces évolutions en Europe se sont heurtées dès le début à une forte opposition de la part de la Russie, qui a été invitée à exprimer sa position lors du premier jour de la conférence via plusieurs représentants officiels. Ce n’a plus été le cas après l’invasion de la Crimée en 2014. Pendant ce temps, les roquettes pleuvaient sur Israël et l’Iran développait un arsenal balistique considérable, ce qui a entraîné le développement rapide d’une défense antimissile multicouche dans le pays.

Figure 4 : Panel Government views avec la participation de gauche à droite :
Mme Radoslava Stefanova (OTAN, Division Investissement) responsable de la BMD, M. William Shobert, US Department of State, Deputy Director of the Office of Emerging Security Challenges in the Bureau of Arms Control, Ingénieur général Le Meur Direction générale des relations internationales et de la stratégie – Ministère des armées (France).

Figure 5 : major general (ret) Trey Obering – Ancien directeur de la Missile Defense agency US, participant à la conférence IAMD en 2008, 2011 et 2023.

Le comité directeur de la conférence 3AF IAMD a pris plusieurs initiatives pendant la période des négociations sur la coopération en matière de défense antimissile entre l'OTAN, la Russie et les États-Unis :


1. En 2008, la Russie a été invitée à participer à la conférence de défense antimissile 3AF à Prague alors que le général Trey Obering (cf Figure 5), alors directeur de la MDA américaine, signait un accord de coopération sur le radar BMD avec le Premier ministre tchèque. Cette participation, démontrant l'ouverture d'esprit de l'industrie américaine et européenne à une éventuelle coopération sous l'égide des discussions officielles entre les États-Unis, l'OTAN et la Russie, s'est poursuivie à Lisbonne (2010), à Saint-Sébastien (2011), à Paris (2012) et enfin à Bucarest (2013). Cette période a été utile pour analyser et comparer la perception des rôles de la défense antimissile des deux côtés.


2. la 3AF a envoyé des représentants de l'industrie européenne à l'exposition sur la défense antimissile de l'OTAN qui a eu lieu lors du sommet de l'OTAN à Chicago, en 2012, pour mettre en valeur des contributions de l'industrie européenne à l'effort de défense antimissile, en complément des efforts considérables des États-Unis. Un des sujets concernait les réseaux multi-capteurs. Ce sujet a ensuite été à nouveau discuté entre la 3AF, des représentants de l'industrie et des groupes de réflexion américains suite à une invitation de l'Atlantic Council US à un échange de vues à Washington DC en 2013. Le livre blanc rédigé par l’industrie américaine et européenne lors de la conférence 3AF Missile Defense à Mayence (2014) a permis de démarrer une étude NIAG (NATO Industrial Advisory Group) sur les clusters multi capteurs en 2017, rassemblant 33 entreprises de 17 pays.


Cela montre ce qui peut être réalisé grâce à la conférence en profitant de la présence de représentants de l'industrie et du gouvernement pour explorer, au fil du temps, des solutions techniques et des moyens de coopération pour les développer.


Au cours de ces deux décennies, des conflits ont émergé, confirmant ou réorientant les axes de travail de la communauté. Les missiles balistiques à courte portée ont été massivement utilisés en Syrie à partir de 2014, puis par les Houthis contre l'Arabie Saoudite à partir de 2015 avec près de 1 000 missiles tirés. Les défenses antimissiles ont prouvé leur efficacité lors de ces événements, 20 ans après un bilan décevant lors de la première guerre du Golfe en 1991, renforçant ainsi l’utilité de la BMD.


Une autre tendance a été mise en lumière avec l’attaque d’une raffinerie saoudienne par des drones en 2019 ainsi que lors du conflit du Haut-Karabakh. Alors que les missiles balistiques étaient devenus « l’aviation des pauvres », les drones sont devenus les « missiles de croisière des pauvres ».


Cela a été bien perçu par l’OTAN, qui est passée de la BMD à l’IAMD en 2014, ce qui a naturellement conduit à l’évolution du périmètre de la conférence, originellement consacrée à la défense antimissile depuis 2003, en une conférence sur la défense antiaérienne et antimissile intégrée (Integrated Air and Missile Defence – IAMD) en 2017 à Stockholm.


Après des décennies de développement, les missiles hypersoniques arrivent désormais à maturité et sont utilisés dans la guerre en Ukraine, aux côtés de toutes les menaces aériennes et balistiques mentionnées précédemment. La défense est désormais confrontée à un très large éventail de menaces, allant des drones bon marché, lents, volant à basse altitude et à faible signature radar, aux missiles balistiques intercontinentaux ultrarapides et aux planeurs hypersoniques très difficiles à développer et à intercepter. À mesure que la disponibilité et l’efficacité des défenses aériennes traditionnelles augmentent, ces deux extrémités du spectre sont (du moins en début de conflit) des axes privilégiés par le camp offensif pour saturer ou pénétrer les défenses.


C'est pourquoi la conférence IAMD aborde les thèmes de la menace et de la défense pour couvrir tout le spectre, des roquettes aux missiles balistiques et aux armes antisatellites, en passant donc par la surveillance spatiale.


TENDANCES PERÇUES DURANT LES ÉCHANGES DE LA 15ÈME CONFÉRENCE IAMD


La 15ème conférence IAMD, grâce aux nombreuses interventions de responsables gouvernementaux, d'universitaires et d'experts techniques, a fourni un aperçu très exhaustif des enjeux politiques, militaires et techniques actuels. Cet article tente de fournir un résumé contextualisé des discussions riches et diverses tenues lors de la conférence.

 

CONTEXTE POLITIQUE ET MILITAIRE


Les conflits récents ont confirmé la nécessité d’une défense aérienne et antimissile intégrée. Les budgets de défense augmentent partout dans le monde, et l'IAMD fait toujours partie du portefeuille de capacités à acquérir et/ou à développer, pour des raisons propres à chaque pays. Une ou plusieurs des raisons suivantes s’appliquent :
• Alors que la dissuasion nucléaire reste au coeur de la défense des pays nucléaires et de l'OTAN, l'IAMD change le calcul d'un adversaire, car il augmente l'échelle d'attaque requise pour atteindre ses objectifs et augmente donc pour lui le risque de franchir un éventuel seuil nucléaire. D’ailleurs, l’agression russe contre l’Ukraine montre une fois de plus que la dissuasion nucléaire tient toujours : les pays de l’OTAN ne sont pas ciblés par la Russie malgré l’aide considérable apportée à l’Ukraine, étant entendu que les armes de l’OTAN livrées à l’Ukraine ne doivent pas être utilisées contre le territoire russe.
• L'IAMD fournit une capacité d’anti-accès : tant que les défenses aériennes tiennent, les plates-formes aéroportées nécessaires aux campagnes de bombardements lourds sont bannies du ciel. L’IAMD constitue donc une capacité attractive pour les pays confrontés à une force aérienne importante. Les récents succès d’exportation des S-300 et S-400 peuvent être considérés sous cet angle.
• L'IAMD contrecarre les armes de déni de zone telles que les missiles de frappe de précision (missiles de croisière et missiles balistiques manoeuvrants), un impératif pour tout pays disposant d'une force expéditionnaire. La défense antimissile maritime procède de cette logique.
• L'IAMD protège les infrastructures économiques clés telles que les centrales électriques, les raffineries et les centres de décision, toutes nécessaires à la poursuite d’un effort de guerre, et protège les centres de population pour préserver le moral.
• L'IAMD est facilitatrice d'intégration militaire car, pour faire simple, plus les systèmes coopèrent par échange d'informations, plus ils ont de capacités et plus ils sont efficaces. L’IAMD contribue donc à consolider les alliances et constitue un fort outil d’influence.
• L’IAMD est une mission très exigeante qui nécessite une innovation technologique et opérationnelle, tirant l'industrie vers l'excellence. L'excellence se répand dans l'industrie et est essentielle à l'exportation, ce qui rend les capacités IAMD plus abordables pour ses développeurs.
• L'IAMD est l'un des piliers de la stratégie de défense de l'OTAN. Cette capacité, fondée sur l'interopérabilité des systèmes nationaux, est progressivement déployée. Les nouveaux venus en cours d’accès à l’OTAN Suède et Finlande apporteront des capacités supplémentaires à l'Alliance.


Au cours des trois dernières années, plusieurs pays européens ont décidé ou confirmé leur engagement à améliorer leurs capacités existantes par le développement ou l'acquisition de nouveaux moyens : des systèmes spatiaux d'alerte précoce et d'interception capables de détecter et de se défendre contre des missiles hypersoniques sont étudiés dans le cadre du projet de coopération structurée permanente1 Timely Warning and Interception with Space-based TheatER - TWISTER2 - coordonné par la France avec la Finlande, l'Allemagne, l'Italie, les Pays-Bas et l'Espagne. Cette volonté politique est soutenue par le Fonds européen de défense, qui subventionne un projet d'étude de faisabilité d'un système d'alerte précoce de défense antimissile de théâtre basé dans l'espace et 2 projets pour la phase de conception d'un intercepteur contre les menaces haut de spectre, notamment hypersoniques, dont MBDA coordonne l’un des consortiums. L’Allemagne a signé un accord non contraignant avec 14 pays autour de l’Initiative européenne Sky Shield (European Sky Shield Initiative - ESSI), une architecture de défense antimissile construite autour des systèmes de défense antimissile américains Patriot, allemands Iris-T et israéliens Arrow 3.

1 - La possibilité pour les États membres de s'engager dans une coopération structurée permanente (PESCO) dans le domaine de la sécurité et de la défense a été introduite par l'article 42, paragraphe 6, du traité de Lisbonne sur l'Union européenne (TUE), qui prévoit que « ceux Les États membres dont les capacités militaires répondent à des critères plus élevés et qui ont pris des engagements plus contraignants les uns envers les autres dans ce domaine en vue des missions les plus exigeantes établiront une coopération structurée permanente dans le cadre de l'Union https://www.pesco.europa.eu/about/n
2 - https://www.pesco.europa.eu/project/timely-warning-and-interception-with-space-based-theater-surveillance-twister/

Le Royaume-Uni a prévu le déploiement d’un radar de défense antimissile amélioré d’ici la fin de la décennie. La France et l'Italie ont lancé le programme SAMP/T NG (développement et production), une évolution du système de défense aérienne SAMP/T actuellement déployé en Ukraine, avec notamment de nouveaux radars AESA, de nouveaux modules d'engagement et un missile Aster amélioré offrant ainsi non seulement une capacité améliorée mais également un fort potentiel de croissance. En parallèle, les Pays-Bas ont développé de nouveaux radars AESA multi-missions SMART-L, déployés pour la capacité à longue portée de l'Armée de l'Air et pour la Marine.


Israël, sous la menace constante des roquettes et des missiles, renforce son architecture de défense multicouche avec l'ajout du système de défense David's Sling et développe l'Arrow 4 pour succéder à l'Arrow 2. Rafael s'est associé à Raytheon pour produire l’Iron Dome aux États-Unis, un système qui a montré son efficacité face aux attaques de roquettes.


La Corée du Sud développe des systèmes indigènes pour se protéger contre la Corée du Nord, qui augmente et teste régulièrement son arsenal de missiles. Le Japon poursuit sa coopération de longue date avec les États-Unis pour faire de même.


Les États-Unis améliorent l’ensemble de leurs capacités, développent de nouveaux systèmes pour faire face aux menaces hypersoniques et renforcent leurs alliances pour garder sous contrôle leurs deux concurrents stratégiques, la Russie et la Chine.
L’architecture de défense nationale est étendue à l’espace pour permettre la détection et le suivi mondial 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 des menaces liées aux missiles, y compris les missiles hypersoniques. Pour ce faire, des constellations de satellites sont lancées en orbite terrestre basse pour détecter les lanceurs (couche de détection), détecter les lancements (alerte précoce), suivre les missiles pendant leur vol (couche de trajectographie) et échanger des données à faible latence (couche de communication).


En réaction à la valeur croissante des fonctions spatiales, des moyens de guerre spatiale sont développés, testés et déployés : satellites espions, armes antisatellites cinétiques et non cinétiques, guerre électronique et cybercapacités pour brouiller, neutraliser ou même prendre le contrôle de capacités spatiales.


L’extrémité inférieure du spectre des menaces est de plus en plus préoccupante, dans la mesure où les drones ne sont plus seulement les missiles des pauvres mais aussi les nouveaux engins explosifs improvisés. À cet égard, les questions de sécurité rejoignent les questions militaires et des solutions moins coûteuses et efficaces contre ces menaces sont en cours d’élaboration.


Les aspects techniques des menaces et des moyens de défense mentionnés précédemment ont tous été discutés lors de la conférence et sont développés ci-après.


ÉVOLUTION DE LA MENACE


À mesure que de nouveaux systèmes de missiles apparaissent sur la scène mondiale, ils sont analysés par la communauté du renseignement et par des experts techniques pour estimer leurs performances, évaluer les technologies impliquées et leurs limites, positionner le pays sur l'échelle de l'expertise en matière de missiles, et pour estimer les contraintes opérationnelles et les concepts d’opérations. La conférence consacre une demi-journée à ces analyses par d'éminents experts dans le domaine. Cette année, un ICBM russe, un missile balistique nord-coréen doté d'un planeur hypersonique, des missiles balistiques aéroportés (Air Launch Ballistic Missile - ALBM), des menaces antinavires et l'utilisation des missiles de croisière dans les conflits étaient au menu.


Les cas russes et nord-coréens abordés démontraient les efforts de rétro-ingénierie visant à confirmer les déclarations officielles et les performances des missiles après de récents tests. La présentation des ALBM était une rétrospective sur les développements de tels systèmes, revenus sous le feu des projecteurs avec l'utilisation du Kinzhal (Iskander aéroporté) par la Russie en Ukraine. Malgré de nombreux développements dans le passé, le concept d’ALBM est devenu démodé car remplacé par des missiles de croisière moins chers et plus compacts. L’amélioration des défenses antimissiles est la raison pour laquelle les ALBM sont désormais plus pertinents car ils sont plus difficiles à intercepter que les missiles subsoniques. Depuis la guerre des Malouines, les missiles antinavires sont reconnus par un large public comme un élément clé de la suprématie maritime. Une présentation a donné un aperçu de ces systèmes. Enfin, une synthèse sur l'utilisation des missiles de croisière dans les conflits récents a été réalisée - une famille qui comprend les drones (sans pilote, automoteurs, autoguidés) - pour conclure que leur menace était jusqu'à récemment sous-estimée par rapport aux missiles balistiques.


ARCHITECTURES DE DÉFENSE


Les architectures de défense doivent s'adapter à l'évolution des menaces en termes de performances, de volume et de concepts d’utilisation. Les nouveaux systèmes offensifs ne remplacent pas nécessairement les anciens, de sorte que le spectre des menaces à gérer s’élargit. Comme pour tout le reste dans nos sociétés, le rythme des combats s’accélère également. C’est un véritable défi pour les architectures de défense. Dans le cadre d’une attaque bien coordonnée, plusieurs systèmes de défense doivent coopérer de manière transparente et en temps réel pour être efficaces. Les architectures de défense sont des systèmes de systèmes au sens classique du terme : un ensemble de systèmes d’armes développés indépendamment et coordonnés par des fonctions de commandement et de conduite. « Contrer les menaces avancées grâce à une intégration avancée », disait l'une des présentations. Ainsi, les concepts de mise en réseau, d'interopérabilité, de modularité, d'architectures ouvertes, d'architectures en couches et d'évolutivité ont été longuement discutés. Pour maîtriser les coûts, il convient également d'envisager une adaptation des systèmes de défense existants ou des concepts d'opérations. Chaque conflit est riche d’enseignements dans ce domaine ; la guerre en Ukraine ne fait pas exception et a été présente dans de nombreux exposés.


MODÉLISATION ET SIMULATION


La complexité de l’IAMD moderne ne peut être gérée sans outils appropriés. La modélisation et la simulation constituent un élément clé de la boîte à outils. Grâce à la simulation des architectures de défense, nous pouvons :
• affiner progressivement les concepts d'opérations en les jouant, voir les résultats et fermer la boucle pour adapter les concepts
• Prédire et évaluer les performances
• Définir les exigences pour les futurs systèmes
• Communiquer efficacement avec les parties prenantes et en particulier les décideurs
• Former le personnel militaire
Les capacités de simulation d'architecture s'étendent pour intégrer de nouvelles menaces, notamment les systèmes hypersoniques, les nouveaux systèmes de défense et le champ de bataille spatial. Même si la puissance de calcul est largement suffisante, les questions de représentativité des modèles sont toujours au coeur des discussions ; le niveau de détail requis dépend des besoins des utilisateurs.


À mesure que les menaces évoluent, la manière dont nous devons évaluer les performances de l’architecture évolue également. Par exemple, si le concept de zone défendue contre des missiles purement balistiques est relativement simple à comprendre et à mettre en oeuvre, c’est une autre histoire contre les missiles balistiques à planeurs hypersoniques. La définition et la visualisation d'une telle zone défendue ont fait l'objet d'une des présentations.


Bien entendu, le rôle traditionnel de la simulation consistant à évaluer et vérifier une conception demeure et a été discuté lors de la conférence, principalement autour de la simulation de planeurs hypersoniques et de missiles de croisière hypersoniques. La physique impliquée dans le vol est complexe et dépend des conditions atmosphériques et des propriétés des matériaux. La validation du modèle est donc essentielle. Disposer de données validées sur les matériaux et de modèles validés par des essais en vol est obligatoire pour prédire les trajectoires avec une précision maîtrisée.


Un autre domaine où la simulation est largement utilisée est la prédiction des signatures radar ou infrarouge des menaces, dans toutes les phases de vol. Il s’agit d’une entrée essentielle pour évaluer les fonctions de détection et de discrimination, et une bonne représentativité est nécessaire pour évaluer en toute confiance les performances de l’architecture. Là encore, la physique est complexe, les données d'entrée sont difficiles à obtenir et des mesures réelles sont nécessaires pour valider les modèles. Rares sont ceux capables d’aborder ce sujet très sensible étroitement lié au renseignement.


INTERCEPTEURS ET SYSTÈMES D’ARME


Il existe désormais plusieurs systèmes d'armes et intercepteurs sur le marché. Certains d'entre eux ont été présentés plus en détail lors de la conférence : SAMP/T (versions actuelles et NG) ainsi que le PAAMS et Sea Viper à base du missile Aster, l'IRIS-T.

De nouveaux concepts ont également été discutés, notamment ceux visant à intercepter les armes hypersoniques. Il s’agit d’un problème difficile, où l’intercepteur est le dernier maillon d’une chaîne qui doit fonctionner parfaitement pour espérer neutraliser une menace aussi rapide que maniable.


Enfin, des échanges ont eu lieu sur des questions techniques pointues telles que les algorithmes de pilotage et les systèmes de propulsion. Ces sujets sont étroitement liés : un intercepteur doit rattraper sa cible. Cela nécessite un système de pilotage très réactif et flexible. À mesure que l’altitude d’interception augmente, les gouvernes aérodynamiques deviennent inefficaces et un système de propulsion spécifique est nécessaire. Les moteurs à propergol solide sont généralement (mais pas exclusivement) utilisés, car ils sont plus faciles à stocker et à manipuler. Divers concepts de tels systèmes ont été présentés.


ARMES À ÉNERGIE DIRIGÉE


Pendant des décennies, les lasers ont été étudiés comme pouvant changer la donne, car, en théorie, ils constituent des armes à munitions illimitées et à faible coût se propageant à la vitesse de la lumière. Ils promettaient d’inverser l’équation des coûts en faveur du défenseur : les munitions des systèmes traditionnels de défense antimissile cinétique sont bien plus chères que leurs cibles. Mais la réalité est dure pour les lasers : leur portée et leur puissance sur la cible dépendent fortement des conditions météorologiques, l'effet sur la cible dépend fortement du matériau de la cible, ce qui peut entraîner d'énormes besoins en puissance et des obstacles techniques, et, lié au point précédent, il faut pouvoir illuminer la cible pendant un certain temps avant qu'elle ne soit neutralisée - pas de tir et oubli dans ce cas. Le potentiel de dommages collatéraux est également élevé avec les lasers de haute puissance, car le seuil d’aveuglement oculaire est faible et donc la portée dangereuse se situe bien au-delà de la cible.


Cependant, les progrès techniques ont permis de développer des systèmes ou des concepts opérationnellement pertinents : les lasers ont démontré leur utilité à courte portée en zone sèche contre des
« cibles faciles » comme les drones et les roquettes. Des systèmes laser pour neutraliser les satellites d'observation de la Terre sont déployés.
La conférence a abordé les applications anti-drones et anti-missiles hypersoniques plus futuristes, ainsi que l'impact des turbulences atmosphériques sur les performances des lasers.


SENSEURS ET RÉSEAUX DE SENSEURS


Des capteurs permettent la détection, la discrimination et le suivi des missiles. En gros, plus la détection est précoce, mieux c'est, et plus il y a de capteurs dans différentes longueurs d'onde, meilleure est la discrimination. Bien entendu, il y a ici des considérations de coût à prendre en compte.


Différentes technologies et capteurs radar ainsi que leurs capacités ont été présentés par Thales, Hensoldt, Weibel, Elta, Naval Group, Aselsan, DRS Rada Technologies et Leonardo. Les principaux résultats des études du groupe consultatif industriel de l'OTAN (NIAG SG217 puis SG260) visant à multiplier l'efficacité des capteurs par un échange d'informations et une coordination à haut débit ont été présentés après une introduction par le sponsor OTAN/ACT. Les capteurs infrarouges spatiaux ont également été discutés par Airbus et OHB. De tels capteurs peuvent permettre une détection et un suivi précoces des missiles à haute énergie/haute vitesse. Très peu de pays disposent d’une telle capacité et, comme mentionné dans la description du contexte, il existe actuellement sous l’égide de TWISTER un projet européen appelé ODIN’S EYE, financé par le Fonds européen de défense pour évaluer la faisabilité d’un tel système.


L’utilisation de l’IA dans le traitement des capteurs est étudiée, notamment pour une application où elle est habituellement efficace : la classification. Mais comme nous l’avons vu précédemment, les signatures sont difficiles à obtenir alors qu’un vaste ensemble de données est disponible dans la plupart des applications civiles. Il y a donc des pièges à éviter, qui ont été pointés lors de cette séance technique.


COMMANDEMENT ET CONDUITE


Les systèmes de commandement et de conduite des opérations (C2) sont le ciment qui fait fonctionner l’architecture. Le C2 fournit des services de planification, soutenus par des capacités de simulation, construit la situation opérationnelle et dirige l’exécution des opérations. Il assigne des tâches aux capteurs et aux systèmes d'armes et veille au respect des règles d'engagement. Il assure la communication entre toutes les entités. Il doit être résilient face aux attaques cinétiques et non cinétiques telles que les cyberattaques.


Le C2 doit gérer la complexité de l’IAMD et aider à la prise de décision en fournissant des données pertinentes au bon moment. C’est un domaine dans lequel l’IA pourrait être utilisée à l’avenir. L’interface humaine est essentielle pour atteindre les objectifs de performance.


Différentes notions et solutions relatives à l'engagement collaboratif et réseau-centré, à l'optimisation des missions et à l'affectation dynamique des cibles ont été abordées.


C-RAM, C-UAV


Alors que les menaces low-tech se multiplient, des réponses peu coûteuses doivent être trouvées. Outre les armes à énergie dirigée présentées précédemment, d'autres solutions basées sur des technologies matures ont été présentées : détection radar, brouillage (UAV) et/ou interception par moyens cinétiques. Pour les drones en zone civile, d'autres technologies sont étudiées : là où un essaim de drones est très improbable, une capture peut être envisagée et une détection peut se faire par LIDAR sans impact sur l'environnement électromagnétique.


TESTS ET DÉMONSTRATIONS


Les tests sont la vérité du terrain, obligatoires pour mettre à jour les modèles de simulation, qualifier les systèmes, former les opérateurs et vérifier la capacité opérationnelle. Cette question a été abordée à différents niveaux lors de la conférence :
• au niveau des sous-systèmes, avec la proposition d'un banc d'essai de planeur hypersonique pour évaluer les capteurs, matériaux et algorithmes dans des conditions pertinentes
• Au niveau des systèmes d'armes, avec la présentation de l'installation de tir de missiles de l'OTAN en Grèce
• Au niveau de l'architecture en utilisant le banc d'essai intégré de l'OTAN, capable de relier le C2 de l'OTAN et les différentes contributions nationales.


Les démonstrations se font à plus grande échelle et sont utilisées pour évaluer l'interopérabilité, la coordination et pour envoyer des messages aux adversaires potentiels. La démonstration en mer Formidable Shield a été présentée, impliquant plus de 20 navires de 13 pays et avec de multiples tirs réels pour intercepter des missiles.


CONCLUSION


L'IAMD est actuellement un domaine très dynamique. Les missiles (ici au sens générique, incluant les drones) sont développés et acquis à l’échelle mondiale aux deux extrémités du spectre technologique, car ils offrent des avantages opérationnels élevés pour un faible risque de perte de vies humaines pour l’attaquant. Leur variété complique le calcul du défenseur et engendre des coûts défensifs élevés. Les conflits des deux dernières décennies ont démontré l’utilité des missiles mais aussi l’efficacité des défenses aériennes et antimissiles, devenues indispensables pour préserver la capacité opérationnelle avant une contre-attaque.


L'IAMD est l'une des tâches les plus difficiles techniquement en matière de défense. Elle doit être soutenue par une main-d'oeuvre hautement qualifiée dans l'industrie, dans les agences d’acquisition et dans les forces armées. La conférence internationale 3AF sur la défense aérienne et antimissile intégrée, jeune, dynamique et forte de ses 20 ans, offre un forum unique pour rassembler cette communauté, discuter des nombreux enjeux de l'IAMD et embarquer la future génération dans ce domaine. Avec plus de 110 présentations soumises, environ 250 participants venus de 17 pays et plus de 100 entreprises représentées, la 15e édition de la conférence a été un grand succès pour lequel la 3AF et son équipe de communication ont remercié les participants, les sponsors et les trois co-chairs. Ce document a fourni un résumé rapide des discussions tenues lors de la conférence, couvrant tous les domaines techniques de l'IAMD. Nous espérons que cela suscitera votre intérêt et vous encouragera à participer à la prochaine édition dans deux ans !

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