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LE PROGRAMME SCAF : ENJEUX ET PERSPECTIVES

18 janvier 2024 Lettre 3AF
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Article paru dans la Lettre 3AF N°1-2024

Par Philippe Charruyer, csai@3af.fr - Lettre 3AF - Contribution CSAI - Rédacteurs : Maurice Desmoulière, Bertrand de Montluc, Henry de Roquefeuil, Philippe Muller-Feuga, Claude Roche, Philippe Charruyer

La Commission Stratégie et Affaires Internationales développe une réflexion stratégique et conduit des analyses sur des sujets à forts enjeux dans les domaines de l'aéronautique, du spatial, de la défense et de la sécurité, en France, en Europe et dans le monde.
C’est un lieu privilégié de rencontre et d’échange entre partenaires, experts techniques et scientifiques et personnalités reconnues qui nourrissent les analyses.

SCAF ©Usine Nouvelle

INTRODUCTION


Le traité d’Aix-la-Chapelle du 21 janvier 2019 annonçait des actions courageuses et ambitieuses donnant l’espoir d’une confiance franco-allemande réaffirmée pour la coopération en matière d’armement. A cet égard le projet SCAF constituait un des six projets capacitaires et opérationnels d’envergue inégale. Le SCAF, qui ambitionne une capacité de combat collaboratif, est également une étape majeure de la construction de l’Europe de la défense, confortée par la signature en 2017 d’un document capacitaire commun aux Armées française et allemande. Très vite, l’Espagne a été associée de plein droit au projet (juin 2019). Et plus récemment, la Belgique en tant qu’observateur.


La phase 1A du projet, consistant en la définition des démonstrateurs et la description des technologies impliquées, a été lancée en février 2020 pour une durée de 18 mois et un coût de 260 millions d’euros. Elle prenait place après une phase 0 qui consistait, pour un coût de 60 millions d’euros, à organiser ce gigantesque projet : structures étatique et industrielle, tâches à réaliser, répartition des travaux entre les industriels, et responsabilités revenant à chacun d’eux.


La phase 1B a été lancée officiellement le 1er décembre 2022 pour une durée de 3 ans et un coût de 3,6 milliards d’euros, assumé à parts égales par les trois pays. Les contrats correspondants ont été signés en mars 2023 ; ils concernent les sept piliers qui structurent le projet (chasseur de nouvelle génération, moteurs, effecteurs déportés, cloud de combat, capteurs, furtivité et cohérence d’ensemble). Les travaux correspondants, première partie de la phase dite « démonstrateurs », doivent permettre de choisir l’architecture la plus prometteuse du système de systèmes comportant la description des interfaces entre les différents systèmes et sous-systèmes et la définition des démonstrateurs qui seront réalisés dans la phase suivante. De plus, le développement des technologies doit permettre d’atteindre les niveaux 3 et 4 dans l’échelle TRL (niveaux de maturité technologique).


La phase 2, optionnelle et conditionnée entre autres par un accord entre industriels, devrait prendre la suite en 2025/2026 pour un coût de 4,5 milliards d’euros. Elle verra la définition de l’architecture système de systèmes présélectionnée pour le développement et la réalisation des démonstrateurs avec notamment pour objectif le vol du démonstrateur « New Generation Fighter » (NGF) en 2029.


PRÉLIMINAIRES


Alors que nous sommes entrés, non sans difficulté, en phase 1B du programme, deux constats doivent être faits par souci de réalisme.
• Le premier concerne les difficultés qui ont retardé d’environ deux ans le lancement de la phase 1B : bien que les désaccords industriels n’en soient pas les seules raisons, ce fut sans aucun doute la principale pierre d’achoppement. On mentionnera le principe du « Best Athlete » dont on sait la difficulté de mise en oeuvre quand il doit respecter l’autre principe, celui du juste retour géographique. Plus difficiles à résoudre encore sont apparues les divergences entre la société Dassault et Airbus DS : Dassault, désignée comme le maître d’oeuvre du pilier « NGF », a affiché une position ferme qui lui apparaissait indispensable pour pouvoir assurer pleinement son rôle. Elle exige, notamment qu’en matière de propriété intellectuelle, le principe des acquis « foreground » soit pleinement appliqué avec les conséquences que cela peut avoir dans la gestion des acquis en cours de la phase 1B.
• Le second constat concerne les conséquences sur le projet SCAF d’un changement profond de l’environnement international. Après le départ de Mme Merkel, chancelière au moment du traité d’Aix-la-Chapelle en 2019, M. Scholz, nouveau chancelier, se retrouve à la tête d’un gouvernement de coalition moins disposé à aller dans le sens d’une plus forte coopération franco-allemande. De plus, le déclenchement de la guerre en Ukraine a entrainé un renforcement immédiat des relations transatlantiques : pour le côté allemand, c’est notamment l’achat de l’avion F-35 américain ; et pour le côté français, il s’agit d’être, à l’avenir, un des meilleurs éléments de l’OTAN.


La première difficulté mentionnée ci-dessus n’est pas nouvelle. Elle apparait dans toutes les coopérations depuis 60 ans, et ceci tout particulièrement avec l’Allemagne. On se contentera ici de dire qu’il faut
« vivre avec », et surtout que sa prise en compte très en amont devrait permettre de limiter les pertes de temps au lancement de chacune des étapes du programme.


Pour la seconde difficulté, nous y revenons dans la suite du document.


UN ÉCLAIRAGE SUR LE MOYEN TERME DES OPÉRATIONS AÉRIENNES ET SON IMPACT SUR LE SCAF


Avant d’aller plus loin, il est utile d’analyser certaines orientations observées des deux côtés du Rhin et qui ont des conséquences lourdes sur le futur du programme SCAF. En ce qui concerne notamment les avions Eurofighter et Rafale, leurs évolutions sur le moyen/long terme sont un élément important dans la mesure où leur participation progressive au programme SCAF est envisagée. Leur capacité future doit être pesée en sachant que l’effecteur de nouvelle génération NGF a pour vocation d’être un avion de combat piloté de 6ème génération ; sans oublier l’importance des commandes à l’exportation qui pèseront sur les évolutions à engager pour satisfaire les exigences des clients.


Les exigences/contraintes allemandes
L’Eurofighter devrait rester en service jusqu’en 2060 avec une ligne de production active au moins jusqu’en 2030. La tranche 4 (P4E, pour Phase 4 Enhancement) entrera en service en 2028/2030 avec des avions équipés d’un radar à balayage électronique et des évolutions dans le système de management de mission, les fonctions navigation et contre-mesures.


Un 2ème élément pouvant avoir un fort impact sur le projet SCAF est l’achat récent par l’Allemagne de l’avion F-35. L’objectif affiché est de conserver la capacité d’emport de la bombe nucléaire américaine rénovée dans le cadre des missions de l’Otan. Mais le F-35, avion de 5ème génération, aura forcément d’autres missions qui lui seront dévolues sachant qu’une de ses principales caractéristiques est sa capacité de connectivité, capacité dont devra disposer pleinement l’effecteur NGF du SCAF. Le F-35 aura aussi vocation à participer au programme SCAF mais avec une capacité « d’influence » sur le développement du pilier 4 « Cloud de combat » en raison de son avance sur le plan des
« standards » applicables. L’exigence d’interopérabilité s’appliquera également sur les systèmes de renseignement, de communications et de conduite/commandement des opérations (C3I).


Les exigences/contraintes françaises
L’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE) a reçu ses premiers Rafale au standard F4.1 en mars 2023. Cette nouvelle version de l’appareil permettra, entre autres, une avancée en matière de connectivité, d’emport et de discrétion, marquant son entrée dans le combat collaboratif. Les versions F4.2 et F4.3 du Rafale feront respectivement leur apparition en 2025 et 2027, en s’orientant progressivement vers la connectivité IP (Internet Protocol). L’ensemble des Rafale F4 évolueront tous vers le même standard pour une durée de vie allant au-delà de 2040. On voit l’intérêt et la richesse de ces évolutions pour une intégration progressive du Rafale dans le programme SCAF.


Il faut maintenant rappeler les deux exigences de la France au titre des éléments essentiels de son autonomie stratégique : la première, assurer le futur de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire et la capacité pour un certain nombre d’appareils d’être compatibles du futur Porte-Avions de Nouvelle Génération (PANG). Dans ce contexte, on évoque un Rafale standard F5 dont la définition est à l’étude : il aura notamment la capacité d’emporter le nouveau missile nucléaire hypersonique l’ASN4G, successeur de l’ASMPA. Cet appareil aurait aussi la capacité de contrôle de drones de diverses natures comme certains des « remote carriers » en cours d’étude dans le cadre du pilier 3 du programme SCAF. Ce standard et ses évolutions, dont on imagine la mise en service à partir de 2035, pourrait avoir une durée de vie allant au-delà de 2060.


Un dernier élément à mentionner, car il apparaît dans la LPM 2024-2030, est celui d’un drone de combat (Unmaned Combat Air Systems/UCAS). Il s’inscrit dans la suite du démonstrateur nEUROn qui avait donné lieu à une coopération européenne réussie incluant la Grèce, l’Italie, l’Espagne, la Suède et la Suisse sous responsabilité Dassault. Bien que hors projet SCAF à ce stade, c’est bien un effecteur qui pourrait ultérieurement en faire partie.
Question : comment se positionnera ce type de drone parmi les effecteurs du pilier 3, « Remote carriers », dans les architectures futures du projet SCAF ?


Les exigences/contraintes internationales
Le SCAF est une coopération entre l’Allemagne, l’Espagne et la France.
Deux projets lui font concurrence aujourd’hui :
• Le GCAP (Global Combat Air Programme) est un projet aux objectifs comparables mené sous la maîtrise d’oeuvre du Royaume-Uni avec la participation de l’Italie et du Japon ; dans ce projet, le Tempest est l’équivalent du NGF dans le SCAF.
• Le NGAD (Next Generation Air Dominance) constitue le projet américain successeur du F-35.


La question se pose de savoir quel impact aura le F-35, qui sera en dotation dans plusieurs pays européens dont l’Allemagne et l’Italie, sur les projets SCAF ou GCAP ? Dans tous les cas, le combat collaboratif impliquera, au niveau des C3I, un niveau d’interopérabilité, qui reste à définir, entre les systèmes.


DIFFICULTÉS À SURMONTER POUR PRÉPARER LA PHASE 2 DU PROJET SCAF, ET LA SUITE ?


1. L’émergence d’une culture opérationnelle commune franco-allemande pour la coopération des forces armées des deux pays, but affiché du Traité d’Aix-la-Chapelle (2019) est une nécessité qu’il faut admettre si l’on veut faire perdurer le programme SCAF sur le long terme ; l’Espagne doit y prendre toute sa place.


Maintenir à travers ce projet la possibilité de préserver une industrie de l’armement européenne indépendante est primordial pour ne pas devenir exagérément dépendant des firmes américaines et conserver ainsi un minimum d’autonomie européenne.


2. À l’évidence, l’élan impulsé initialement s’est sérieusement affadi malgré les faux-semblants : il est inquiétant de voir l’Allemagne et la Pologne se lancer dans des achats massifs de systèmes d’armes hors Europe : les F-35 et les systèmes Patriot et Arrow 3 pour l’Allemagne, les chars Abrams et K2, le système Patriot, des obusiers et des lance-roquettes terrestres et bientôt le F-35 pour la Pologne. Ce sont des exemples significatifs d’un comportement qui privilégie le court terme opérationnel au détriment du maintien d’une l’industrie européenne de l’armement (BITD-E) et d’une autonomie stratégique européenne qui passe par une autonomie de décision, et cela pour de très longues années.


Deux questions viennent à l’esprit
Question 1 : Vers quoi peut-on orienter les projets pour renforcer la BITD européenne ? Les achats massifs de matériels étrangers, notamment américains et israéliens, par des pays européens fragilisent-ils les ambitions de l’UE dans le développement de cette BITD européenne ?
Question 2 : pourra-t-on lancer la phase 2 du programme SCAF avec une confiance réciproque suffisante sur le long terme ? Il va falloir faire preuve d’un sérieux courage politique et d’une volonté à toute épreuve pour préparer dès à présent le lancement de la prochaine phase.


L’ébauche calendaire figurant en annexe donne une idée très simplifiée des nombreux défis à affronter pour satisfaire les rendez-vous affichés aujourd’hui. L’équation française à multiples variables parait la plus difficile à satisfaire. Il convient de converger au plus vite sur des intérêts communs sur les plans politique, opérationnel et industriel afin d’harmoniser les calendriers et les budgets sur le long terme, et ceci indépendamment des rendez-vous électoraux.


3. L’ambition du SCAF au-delà d’un nouvel avion de combat est de développer un système collaboratif complet pour les opérations aériennes interagissant avec l’ensemble des systèmes existants et futurs au sein des armées. Le traitement des données, leur sécurisation et la capacité à communiquer en temps réel constituent des enjeux de souveraineté militaire auxquels la mise en place du « cloud de combat » spécifique du SCAF doit répondre.


Les partenaires du SCAF devront imposer des standards d’interopérabilité européens, compatibles avec les standards Otan, pour crédibiliser une offre souveraine face aux systèmes concurrents, afin d’assurer notre autonomie de décision et notre capacité à l’exportation. Sont concernés l’ensemble des moyens collaboratifs (C3I, cloud, communications, données…).


Face aux États-Unis qui utilisent leur position dominante dans les standards industriels otaniens, notamment dans le domaine de la connectivité, pour rendre leurs systèmes attractifs au plus grand nombre, les moyens qui devront être développés pour l’interopérabilité du SCAF seront-ils financés par les trois pays participant au projet ou par des budgets otaniens ? L’Allemagne in fine ne préférera-t-elle pas la solution de facilité offerte par l’Otan ?


Le véritable défi va donc de fait être le développement d’un cloud de combat européen et des moyens collaboratifs autonomes et interopérables avec une flotte aérienne comportant au minimum le Rafale et l’Eurofighter, mais aussi le F-35 et son successeur. L’infrastructure cloud doit idéalement être limitée à l’accès des pays concernés par le programme, mais avoir suffisamment de flexibilité pour permettre des « fenêtres » de partage par l’intermédiaire d’un réseau comportant des droits d’accès clairement identifiés. Le défi politique et technique est très exigeant.


En parallèle, la France prévoit de développer une capacité de cloud de combat national accompagnant l’évolution du Rafale avant que le NGF ne prenne progressivement la relève.


L’Allemagne a la charge de développer le cloud de combat du SCAF (pilier 4). Elle doit également assurer la mise en service de l’avion F-35 dans ses forces qui utilisera, à l’instar de la France, un cloud de combat national. Les architectures qui seront proposées à la fin de la phase en cours conduiront à des choix particulièrement importants pour la France dont on connait les impératifs nationaux mais aussi pour l’Allemagne.


4. Enfin, concernant les technologies impliquées dans la plupart des piliers du programme SCAF, il conviendra de vérifier que les crédits sont suffisants pour atteindre les niveaux 3 et 4 sur l’échelle TRL à la fin de la phase 1B pour autoriser la phase 2. Ces technologies devront être suffisamment matures 5 à 6 ans plus tard, à la fin de la phase 2, pour autoriser le lancement des développements.


Pour les piliers 1 NGF, 2 motorisation du NGF, 3 remote carriers, 4 cloud de combat et 6 capteurs, l’attention va se porter sur les projets de démonstrateurs de la phase 2. Ils vont constituer une première étape destinée à démontrer la maturité des nouvelles technologies et leur capacité à fonctionner ensemble pour assurer des capacités opérationnelles sans précédents.

 

CONCLUSION


Le SCAF sera le système de combat aérien de la seconde moitié du 21ème siècle. Il rassemblera autour d’un nouvel avion de combat polyvalent adapté aux menaces aériennes de 2040 et au-delà, des moyens de combat travaillant en réseaux, exploitant l’IA, incluant des drones de différents types. Le début de mise en service est prévu en 2040. Il est à ce jour le plus ambitieux projet militaire européen.

SCAF ©DGA

La phase 1B est lancée.
Afin d’assurer la pérennité du projet, et à travers lui la puissance industrielle et numérique de l’UE, ne ménageons pas nos efforts pour rendre possible le lancement de la phase 2 en améliorant :
• La confiance entre les partenaires, politiques et industriels, avec une ambition européenne renouvelée, commune et solide.
• L’implication de toutes les parties prenantes et à tous les niveaux afin d’éviter tout retard ou blocage dans la mise en évidence d’un problème politique, opérationnel, industriel ou éthique qui pourrait mettre en péril le programme.
• Une convergence sur le long terme afin de rendre possible la démarche incrémentale adoptée. Tous les acteurs sont concernés : les États, leurs États-Majors et services, les industriels quant à leur capacité à réaliser les travaux qui leur ont été confiés.
• Le réalisme des budgets et des calendriers face à des choix qu’il va falloir assumer en coopération pour éviter les désillusions.
En bref, l’autonomie et l’indépendance européenne doivent s’appuyer i) sur une puissance économique réaliste, ii) sur une défense propre qui reste à crédibiliser face aux conséquences du conflit russo-ukrainien et enfin iii) la maitrise des systèmes de renseignement utiles à la décision.
Il serait courageux de s’emparer de ces questions à l’approche des prochaines élections européennes.

 

PLANNING

GLOSSAIRE DES ACRONYMES


- ASMP/A : Air Sol Moyenne Portée/Amélioré
- ASN4G : Air-Sol Nucléaire de 4ème Génération
- BITD-E : Base Industrielle de Technologie de Défense- Européenne
- C3I : Command Control Communications and Intelligence
- GCAP : Global Combat Air Programme
- IA : Intelligence Artificielle
- IP : Internet Protocole
- NGAD : Next Generation Air Dominace
- NGF : New Generation Fighter
- OTAN : Organisation du Traité d’Atlantique Nord
- PANG : porte-Avions de Nouvelle Génération
- RC : Remote Carriers
- RPAS : Remotely Piloted Air System
- SCAF : Système de Combat Aérien du Futur
- UCAS : Unmanned Combat Air System
- UE : Union Européene




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