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Mercredi 8 février 2023, à l’Hôtel des Arts et Métiers dans le Salon MAGNE à Paris
Crédit: Par Jean-Pierre Sanfourche, Rédacteur en chef
Mercredi 8 février 2023, à l’Hôtel des Arts et Métiers dans le Salon MAGNE à Paris
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INTERVIEW de Stéphane Andrieux, Membre de l’Académie des Technologies, HCS de la 3AF

05 avril 2023 Lettre 3AF
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Article paru dans la Lettre 3AF N°2-2023

Stéphane Andrieux est diplômé de l’École Nationale des Ponts et Chaussées, Docteur Ingénieur et habilité à diriger des recherches. Il était Directeur Scientifique Général de l’Onera de 2015 à 2022. Avant l’Onera, Stéphane Andrieux a été Directeur de Recherches en mécaniques des matériaux et des structures à EDF, avant de prendre la direction des Laboratoires d’EDF R&D avant de devenir Directeur Scientifique d’EDF en 2009. Lauréat du Prix Déchelle de l’Académie des Sciences et Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques, il a été professeur chargé de cours à l’École Polytechnique ; il est professeur à l’École des Ponts Paris tech et il est membre de nombreux conseils scientifiques, dont celui du CNRS. Il a été élu membre de l’Académie des Technologies en décembre 2018.

Idéalement, une Société Savante est une association regroupant des experts et amateurs éclairés d’un secteur d’activités qui conduisent des réflexions et des travaux de recherche et les publient dans une revue généralement publiée par elle-même. Soutenant les professionnels de ce domaine, elle contribue éminemment à son développement. Or actuellement en France, les sociétés savantes peinent à recruter des membres en nombre suffisant pour exercer leur mission. C’est le cas de l’Association Aéronautique et Astronautique de France (3AF). Pourriez-vous nous donner votre avis sur l’importance des sociétés savantes en général ?    


Si l’on se penche sur l’histoire (et la géographie) occidentale des sociétés savantes, on constate que leur création au XVIIe siècle répondait d’abord au besoin d’un partage et mise en discussion des connaissances. En France après la période révolutionnaire qui vit leur mise en sommeil, la révolution industrielle ajouta de nouveaux besoins plus centrés sur la science et le développement technologique : il s’agissait de promouvoir et faire connaître le progrès et ses applications nouvelles, de créer des forums de discussion et de collaboration entre inventeurs, scientifiques et constructeurs. Dans le monde anglo-saxon, les nouvelles sociétés savantes ou associations d’ingénieurs contribuèrent à la création de standards et au support à la règlementation. 

 

Ainsi aux États-Unis, après deux explosions de chaudières dans des usines de chaussures du Massachusetts en 1905 et 1906, le gouverneur de l’État fit promulguer un « Act Relating to the Operation and Inspection of Steam Boilers », suivi par d’autres Etats. Il faut rappeler qu’en Amérique du Nord, on répertorie alors 10.000 explosions de chaudières à vapeur entre 1870 et 1910. L’American Society of Mechanical Engineers (ASME) fondée en 1880 s’empare du sujet et produit la première édition du « Boiler and Pressure Vessel Code » en 1914. Aujourd’hui, l’ASME comme l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers, issue de American Institute of Electrical Engineers,1884) et la SAE (issue de la Society of Automotive Engineers, 1905) produisent et commercialisent plusieurs milliers de standards, elles revendiquent plusieurs centaines de milliers de membres dans le monde entier. Rien de tout cela en France, où les ingénieurs ont été fragmentés d’abord par l’opposition entre ingénieurs d’États et ingénieur civils, appellation qui provient d’ailleurs du Royaume Uni dès 1820 par opposition cette fois aux ingénieurs militaires. La création de l’École centrale des arts et manufactures en 1829 consacre cet état de fait. Les ingénieurs ont été ensuite fragmentés par la création de 42 écoles spécialisées entre 1880 et 1918 pour répondre aux besoins de la seconde révolution industrielle, et qui vont par mimétisme et opposition adopter un « corporatisme d’École » [1] bien peu propice à l’émergence d’associations et de sociétés savantes, plus techniques que véritablement scientifiques.

 

Par ce détour historique un peu long, je voudrais souligner que l’importance des sociétés savantes à caractère scientifico-technique, pour répondre à votre question, doit s’apprécier dans un contexte culturel et s’envisager en fonction des ambitions que peut se donner une communauté. 

 

Traditionnellement les sociétés savantes et les associations d’ingénieurs, se donnent trois, voire quatre grandes missions :

  • Soutenir une activité et un développement technologique et industriel par une animation nationale et internationale (colloques, rencontres, partage, publications, prix) : soutenir la technique telle qu’elle se fait ;
  • Promouvoir dans leur domaine les nouvelles opportunités ouvertes par les progrès scientifiques et le développement de nouvelles technologies : promouvoir la technique telle qu’elle se fera ;
  • Engager une réflexion sur les besoins de formation et une offre de construction de réseau professionnel aux jeunes : préparer l’avenir ;
  • Parfois, fournir une expertise à l’État ou des prises de position et des éclairages apportés aux décideurs publics : contribuer à la responsabilité sociétale d’une filière industrielle.

Pour une association comme la 3AF, je suis convaincu que le contexte actuel en France conduit à renforcer l’importance de ces missions. En effet, il ne peut y avoir de souveraineté technologique sans un tissu de compétences et d’entreprises dense, très interconnecté et intimement relié au système de formation, tant initiale que continue. On parle maintenant d’écosystème et ce n’est pas un mauvais concept. Le même argument s’applique à l’identique aux enjeux de la réindustrialisation de la France.


Enfin, les sociétés savantes doivent également contribuer à lutter contre la défiance qui s’installe depuis quelques années face au progrès en général, et technique en particulier. On ne peut, je crois, se satisfaire seulement du substitut que l’innovation nous propose, probablement parce plus rassurante, mais exclusivement orientée vers la perspective d’un marché.


Pour terminer, je suis frappé de voir la frilosité de beaucoup de sociétés savantes à produire un discours collectif d’expertise. Du fait des réseaux sociaux et de certaines approches journalistiques, celle-ci est confisquée aujourd’hui par des expertises individuelles, dont la compétence et l’expérience sont parfois même autoproclamées. 

 

Vous avez été nommé président du Haut Conseil Scientifique de la 3AF voici trois mois. Quel regard portez-vous sur notre association ?

 

Bien que Directeur Scientifique Général de l’ONERA de 2015 à 2021, je connais encore mal la 3AF dans son fonctionnement intime, notamment du fait de l’épisode de pandémie, je crois cependant que comme toute société savante, elle doit réfléchir régulièrement sur ses missions et l’organisation de ses organes, si vous m’autorisez ce pléonasme, afin de conserver voire développer sa place dans la société civile. L’actualité nous y contraint [3]. 

 

De façon générale, avec les conséquences du développement du numérique et de la pandémie de Covid sur l’activité scientifique et technique, qu’il s’agisse de l’apparition des congrès en distanciel, qui vont jusqu’à modifier les pratiques des jeunes chercheurs et des jeunes ingénieurs en matière de collaboration et d’information [2], ou des évolutions des pratiques de publication, avec le mouvement de la science ouverte. La question des ressources et des adhésions des jeunes (et des moins jeunes) se pose.

De ce point de vue et de celui de la communication avec la société civile, une réflexion est probablement à engager, avec l’objectif d’expliciter les différentes lignes éditoriales des outils de l’association, au premier rang desquels la Lettre de la 3AF (en incluant par exemple la politique d’accès - articles réservés aux membres et articles tout publics) qui est à la fois le lien essentiel entre les membres et le média de diffusion des travaux et positions que peuvent prendre ses membres ou l’association elle-même.

 

Plus particulièrement, encore pour le domaine aéronautique et spatial, l’apparition récentes du new space en Europe (avec de nouveaux entrants), les grands projets à moyen termes qui se décident (Scaf, décarbonation du transport aérien, propulsion hydrogène, constellations de satellites, télécommunications optiques...), peuvent interroger la structuration actuelle des Commissions Techniques. Un chantier collectif serait peut-être nécessaire mais il ne m’appartient pas d’en décider, cependant le HCS devra y prendre toute sa place au côté du Comité de Pilotage des Commissions techniques. La force de l’association réside avant tout dans l’énergie, la volonté et la compétence de ses membres sur à la fois un spectre large, une profondeur technique impressionnante et une couverture nationale très significative. Une étude récente sur les sociétés savantes dans le domaine des SHS, menée en Finlande, peut aider à se positionner sur les ambitions et les éventuels choix à faire en conservant  un regard pragmatique.

L’association pourrait enfin s’interroger sur les moyens d’être plus présente en termes d’avis ou de prise de position. Une façon de commencer plus résolument serait par exemple de répondre aux consultations publiques en tant qu’association, à l’image de ce que beaucoup d’autres associations ou groupements ont fait dans lors de la concertation nationale sur le mix énergétique lancée par le ministère de la transition énergétique fin 2022. Avec bien sûr la préoccupation constante de se centrer sur ce que l’association peut apporter de pertinent et d’original.

 

Quelle est votre conception du Haut Conseil Scientifique, comment comptez-vous assurer son fonctionnement ?

 

Le maître-mot est pour moi que le Conseil doit être au service de l’association et de ses membres. Si l’on en accepte le principe, en découlent naturellement les propositions suivantes avec l’idée générale que les trois enjeux auxquels un Conseil Scientifique doit s’attacher sont : la qualité des travaux, la transversalité de ceux-ci, et enfin l’identification des nouveaux domaines à explorer. Comme j’ai pu le dire au cours de la mise en place du Conseil le 8 février dernier, l’action du Conseil au service de l’association pourrait se concrétiser par :

  • Le développement des relations avec d’autres sociétés savantes, et en particulier l’Académie des technologies ;
  • L’analyse des évolutions de contexte et des opportunités ouvertes par les avancées scientifiques, avec la proposition d’axes de travail transverses aux Comités Techniques, ou d’évènements spécifiques ;
  • Sur saisine du bureau, la fourniture d’un avis scientifique et technique sur des documents/publications envisagées, ou les prises de positions en éclairage à l’Etat le cas échéant.

Pour ce qui concerne les relations avec les membres de l’association, je crois beaucoup au dialogue avec les commissions techniques tout particulièrement lors de la phase de cadrage des travaux qu’elles souhaitent lancer et lors de la phase finale de mise en forme et de communication des résultats. L’idée est ici d’utiliser la diversité des expériences et des compétences des membres du Conseil pour apporter un regard plus externe, une forme de recul qu’il n’est pas toujours facile d’avoir lors du travail en commission, où la tendance naturelle est au contraire focalisée pour être efficace.


Bien sûr, tout cela doit s’organiser de façon souple et interactive. J’ajouterais que de mon point de vue le Conseil Scientifique d’une association qui possède une base industrielle aussi forte que la 3AF ne doit pas s’aventurer sur le terrain des stratégies industrielles. Il est en revanche de son devoir d’attirer l’attention sur les risques et les difficultés techniques, sans autocensure mais en gardant en revanche le débat technique au sein de l’association. 

 

Comment concevez-vous les liens que la 3AF doit entretenir avec :
- Les institutions aérospatiales ?
- L’industrie aérospatiale ? 
- Le monde de l’enseignement ?

 

Pour les deux premières, la réponse est clairement pour moi contenue dans le mot coopération, que ce soit en termes de travail sur les questions techniques ou de préparation de l’avenir. Pour cela, il est nécessaire de faire venir à l’association le maximum de membres de ces deux mondes. Deux mondes qui se connaissent bien mais pour lesquels l’association peut offrir un terrain de discussions et d’échanges radicalement différents, plus souples et plus informels que les relations souvent contractuelles qui régissent leurs interactions. C’est un cercle vertueux qu’il faut viser : 
c’est bien parce que les membres y trouveront un intérêt qu’ils viendront encore l’enrichir et inciter d’autres à les rejoindre. Il est clair que aujourd’hui le nombre d’adhérents n’est pas à la hauteur de la position présente et des réalisations passées de la France dans le domaine aérospatial. Un enjeu crucial est de faire venir les start- up qui se créent de façon assez sidérante depuis quelques années, encore parce une fois qu’elles y trouveront leur intérêt et ce malgré la pression à laquelle elles sont soumises au quotidien et la petitesse de leur effectif. Prendre un peu de recul et échanger avec le tissu plus « traditionnel » du monde aérospatial, n’est pas chose facile pour elles, mais c’est, j’en suis convaincu, un gage essentiel de succès de nombre de celles-ci mais aussi de pérennité de l’association. Dérisquer les projets, tenir la promesse de l’entreprise, envisager des coopérations, telles sont les motivations qui devraient pouvoir être trouvées dans le bouillonnement actuel, dynamisé en particulier par le plan d’investissement France 2030, dont je suis ambassadeur.

 

Cela m’amène assez naturellement au troisième « monde » que constitue celui de l’enseignement et de la formation en général. Les plus grosses des entreprises ont bien compris le rôle qu’elles peuvent jouer, à la demande des établissements d’ailleurs, pour orienter et construire les formations adaptées aux besoins techniques et aux évolution des métiers de l’industrie aérospatiale en général. Ici, l’association peut apporter une vision plus transverse du secteur et de son avenir, et doit pouvoir contribuer plus résolument aux orientations et à l’attractivité de ce secteur. Au-delà de la formation, et parce que la demande de recherche partenariale et d’innovation qui est faite aux établissements d’enseignement supérieur est grandissante, des initiatives pourraient être prises en direction des groupements de recherche qui se sont créés afin d’offrir là-encore un terrain d’échanges plus informel au sein d’un coopétion qui raidit nécessairement leurs relations.

 

En conclusion, pourriez-vous nous dire les objectifs prioritaires que vous vous assignez pour 2023 ?

 

Avec une partie du HCS, nous avons identifié trois axes transverses qui devraient nervurer notre action dans les trois ans à venir. 

  • Les nouveaux enjeux de certification, avec  comme mots clés : IA, data, intelligence embarquée, interaction avec l’environnement, data driven modelling, extension des domaines d’usage (puissance électrique, cryogénie, carburants...), nouvelles configurations d’avions... ;
  • Les méthodes de travail et la continuité  numérique, avec comme mots clés : conception, fabrication, maintenance et leurs interactions, architecture de partage de données, méthodes de conception multidisciplinaires, formation… ;
  • Les promesses des technologies quantiques, avec comme mots-clés : calculateurs (usages, méthodes, avec les données), capteurs (progrès, nouveaux usages), sécurité des systèmes et des communications…

En 2023, il s’agira de passer concrètement à l’action en imaginant et programmant divers évènements ou travaux possibles, en questionnant chaque commission technique sur la contribution qu’elle pourrait avoir…, et d’établir un schéma de priorisation sur ces trois années. 

 

Par Jean-Pierre Sanfourche,

Rédacteur en chef

  • [1] Konstantinos Chatzis, Les ingénieurs français au XIXème siècle (1789 – 1914) – Émergence et construction d'une spécificité nationale. Bulletin de la Sabix, 44, 2009
    https://journals.openedition.org/sabix/691 ;
    DOI : https://doi.org/10.4000/sabix.691
  • [2] Projet “Early Career Researcher: the harbingers of Change ?” Sur elico-recherche.msh-lse.fr
  • [3] Maisonneuve H., Sociétés savantes : comment se renouveler?, Science et Pseudo-Sciences n°336 (avril 2021), revue de l’AFIS,
    https://www.afis.org/Societes-savantes-comment-se-renouveler
  • [4] Late E et al., “The role of learned societies in national scholarly publishing”, Learned Publishing, 2019, 33 :5-13

 

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