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Crédit: Intervention de Jean-Michel Hillion, Directeur de la Stratégie de SAFRAN – crédit photo : 3AF
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IES 2022 : l’Intelligence Économique et Stratégique dans le monde d’après : nouveaux paradigmes et nouveaux outils

23 janvier 2023 Lettre 3AF
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Article paru dans la Lettre 3AF N°1-2023

Par Simon Rousselot

Tel était le thème de cette 16ème édition de notre Forum IES (Intelligence Economique et Stratégique) organisée dans les locaux de SAFRAN TECH les 14 et 15 novembre 2022. Un franc succès, puisqu’elle réunissait près de 175 participants et proposait 3 tables rondes, 4 conférences pilote et 36 présentations réparties sur 13 sessions. 

 

Dans ce dossier spécial IES 2022 vous retrouverez le compte-rendu du forum rédigé par Rémy Carugati, Simon Rousselot (Portail de l’IE) et David Commarmond (Veille Mag) ainsi que le texte intégral de l’intervention d’Alain Juillet, Président d’Honneur de l’Académie de l’Intelligence Economique.

Depuis plus d’un quart de siècle, les forums IES sont organisés tous les deux ans par la Commission Intelligence Stratégique et Prospective (CISP) de la 3AF. Orchestré par Michel Assouline (Directeur Général de la 3AF), le 16ème forum européen IES s’est déroulé à Saclay les 23 et 24 novembre 2022 sur le thème « L’Intelligence Économique et Stratégique dans le monde d’après » autour de la question de l’adaptation de cette discipline et de ses acteurs aux évolutions du monde et aux nouveaux enjeux qui en découlent. Les locaux Safran Tech - inaugurés en 2015 et entièrement dédiés à la recherche et à l’innovation - nous ont offert un cadre idéal pour notre Forum IES 2022 qui a réuni sur deux jours près de 170 participants.


Comme de coutume, Louis Le Portz, président de la 3AF, puis Marie-Ange Delemotte, vice-présidente de la CISP et présidente du Forum IES, ont ouvert la manifestation en introduisant Jean-Michel Hillion (Directeur de la Stratégie, Safran) et Alain Juillet (Président d’Honneur de l’Académie d’Intelligence économique). À eux deux, ils ont posé les bases des discussions qui ont eu lieu durant l’événement. Le premier a insisté sur l’incertitude du contexte actuel et sur la nécessité de prendre en compte dans la stratégie tous les changements qui pourraient survenir dans le monde d’après et a rappelé toute la pertinence de l’IES pour répondre à ces enjeux. Le second a réaffirmé le lien indéfectible entre IES et prospective en indiquant qu’intégrer le futur dans sa pensée stratégique donne un avantage concurrentiel indiscutable.


IES, SOUVERAINETÉ ET PROTECTION DES ENTREPRISES


Jean-Michel Hillion est venu brosser un portrait de l’environnement actuel incertain (réchauffement climatique, guerres, inflation, etc.) dans lequel Safran doit développer sa stratégie qui repose sur trois piliers : l’innovation, l’environnement et la souveraineté. Ainsi, connaître le contexte (concurrents, clients, fournisseurs, innovations, etc.) et projeter celui-ci dans le temps est central afin d’anticiper les ruptures. Il en ressort que l’IES est d’une criticité certaine, en raison de la variabilité de la situation contemporaine, pour connaître ses forces et faiblesses, mais aussi détecter les risques et les opportunités.


Le recours à l’IES est également essentiel pour satisfaire une stratégie défensive de propriété intellectuelle des brevets des entreprises. Comme souligné par Didier Patry, (France Brevets) cela s’explique car une telle stratégie se nourrit de données économiques et dépend, au premier chef, de la parfaite compréhension de l’écosystème de l’entreprise, de sa chaîne de valeur, mais aussi de celle de potentiels agresseurs pour mener, s’il le faut, une contre-offensive ciblant leurs vulnérabilités. Estelle Prin (OSC) a bien illustré cet aspect.


Ceci-dit, à ce jour, les structures de l’État en IE sont très largement insuffisantes et ne dépendent que du pouvoir réglementaire. Un simple décret suffit à les faire disparaître. C’est pourquoi la proposition de loi sur la création d’un programme national d’IE, portée par la sénatrice de Paris Marie-Noëlle Lienemann et présentée lors du forum par son attaché parlementaire, ambitionne de pérenniser les structures étatiques d’IE en votant directement ce programme au Parlement. L’objectif est de créer un Secrétariat général à l’IE auprès du Premier ministre qui serait entre autres chargé de développer les formations en IE, le renseignement économique, l’anticipation technologique et géoéconomique ainsi que l’analyse et le suivi des enjeux européens et internationaux.


Or, si un programme national d’IE est crucial pour la survie de l’État, la sécurisation de l’activité de la base industrielle et technologique de défense l’est tout autant. Comme rappelé par Thierry Poignant (Thales), son entreprise participe pleinement à la souveraineté de la France et que cette dernière est tributaire de la maîtrise, par les entreprises de défense, de leur environnement stratégique, de leur savoir-faire et de leur modèle industriel. Ainsi, l’IES transversale (marketing, géopolitique, juridique, technologique, etc.) est plus importante que jamais pour fournir une analyse synthétique et multidimensionnelle des risques.

Néanmoins, d’autres entreprises participent pleinement à l’augmentation et à la protection de la puissance économique de l’État. C’est ce qu’est venu rappeler Pierre-Marie de Berny (fondateur du cabinet Vélite) en mettant en exergue les trois dimensions (offensive, défensive et contributive) d’un indice fondé sur 63 indicateurs visant à classer les groupes du CAC40 en fonction de leur participation à la souveraineté économique de la France.


Sur un sujet proche, Jérôme Bondu (Inter Ligere) a abordé la dépendance de la France aux GAFAM. Malgré leur efficacité, leur omnipotence pose deux problèmes significatifs : ils absorbent massivement nos données personnelles et nous enferment dans une bulle. Or, le biais de confirmation est toujours un risque pour les professionnels de l’information.


LE RÔLE DU VEILLEUR DANS LE MONDE D’AUJOURD’HUI ET DANS LE MONDE D’APRÈS


S’il est un domaine où l’IES est une dimension de plus en plus intégrée, c’est bien celui de la veille. Tous les intervenants ont mis en avant un changement fondamental de cette activité : la nécessité d’opérer une montée en gamme afin de passer d’une veille bien souvent technique ou technologique (centrée autour de la surveillance des innovations technologiques) à une veille stratégique (qui permettrait d’éclairer les choix stratégiques à condition que le service de veille soit en lien avec le top management). Pour y parvenir, ils ont montré qu’une part importante de leur efficacité réside dans leur capacité à aller chercher l’information présente en interne et à quel point cela peut être difficile lorsque les différents services fonctionnent en silos, ce qui arrive assez souvent.


La 1ère étape, soulignée par Emmanuelle Michalet-Harel (Vetoquinol), est donc de fournir un effort sur la communication autour de l’activité du service afin d’affirmer sa légitimité en interne et de montrer la valeur ajoutée produite. La 2ème étape, sur laquelle se sont entendus Jacques Loigerot (CETIM) et Gilles Rodriguez (CEA), est d’aller chercher les experts au sein de l’entreprise, de faire confiance en leur potentiel et d’en faire des relais d’information pour nourrir les analyses des veilleurs. La 3ème et dernière étape est celle du partage de l’information. Nombreux, et notamment Clara Thibault (Pierre Fabre), Mathieu Andro (Service de veille du Premier ministre) et Marie-Ange Delemotte et Dominique Morin Auzary (Dassault Aviation), ont été ceux à insister sur la dimension d’offre d’un service de la part du service de veille. Tous ont néanmoins insisté sur la dimension profondément humaine de leur activité et sur la nécessité de renforcer ce lien.


Un autre constat partagé, fait par Laurence Marcelli (ISCOPE) et Maxime Perrais (Airbus Helicopters), est celui de l’évolution permanente du processus de veille. Pour cela, une attention particulière doit être apportée à la clarification des demandes des clients quitte à rationaliser son activité, c’est-à-dire veiller sur moins de sujets mais de manière plus approfondie selon Laurent Couvé (CETIM). Dans ce but, la veille multi-sources - qui croise presse, articles scientifiques, brevets, etc. - apparaît aux yeux de tous comme le moyen le plus efficace. Alexandra Guillut (Orano) a néanmoins tempéré cette affirmation en montrant que la pertinence de certaines sources ne méritait pas forcément le temps passé à les surveiller. Ines Dhuit (VIA Inno, Université de Bordeaux) et les participants à la table-ronde sur l’OSINT ont également insisté sur le fait qu’une approche de veille - comme une recherche en sources ouvertes - n’était qu’un outil au service d’une méthode et que c’est cette dernière qu’il convient de privilégier.


On aura compris que la veille dans le monde d’après devra produire plus de valeur ajoutée et sera plus stratégique, plus humaine et plus partagée. Afin qu’elle passe ensuite de partagée à collective, et de collective à assistée d’intelligence artificielle.


IES, BREVETS, INNOVATION ET INTELLIGENCE TECHNOLOGIQUE


Pour Sébastien Leroy (Daher), l’horizon se rapproche très rapidement. 2030 c’est demain et 2040, après-demain. Projeter sur l’avenir des grilles de lecture dépassées est une erreur. La data sera cruciale dans les choix stratégiques effectués. Jean-Louis Lievin (GAC Group) a souligné l’importance de la digitalisation comme élément clé de compétitivité. Remettre en cause l’innovation traditionnelle au profit de la rapidité est désormais crucial.


Toujours dans l’optique de répondre aux besoins d’innovation des entreprises, la classification par l’IA des brevets et publications scientifiques et l’utilisation d’un modèle d’analyse basé sur les mathématiques des graphes transforme des données en informations exploitables puis en opportunités stratégiques. C’est ce qu’est venu exposer François-Xavier Meunier (GraphMyTech) en montrant que ces outils facilitent la mesure des forces et faiblesses d’un portefeuille technologique et la simulation de son évolution selon des décisions (investissement, relocalisation, fusions etc.).


Anne le Turnier (Lexis Nexis) a présenté la solution PatentSight, utilisée depuis quatre ans par Valéo, en exposant l’utilité des outils de visualisation pour gérer un portefeuille de brevets. Afin d’augmenter la valeur ajoutée des services d’IE, il est aussi judicieux de combiner IA et cartographie. C’est ce qu’a fait Thomas Binant (GéOtrend) dans une analyse exploratoire de l’informatique quantique où il a pu structurer des informations nombreuses et complexes (marchés, brevets, acteurs, stratégies et technologies). Marina Flamand (VIA Inno, Université de Bordeaux) est venue présenter la plateforme VIA Inno qui exploite les données de brevets, de projets de recherche, de presse ainsi que l’information sur les levés de fonds des start-ups. Elle a montré comment il est possible d’exploiter des données non-structurées et variées de manière efficace pour comprendre au mieux les tendances d’innovation.


Par ailleurs, Samuel Tocarruncho (Safran) et Nicolas Dubuc (Michelin) ont rappelé qu’une entreprise ne peut avoir de stratégie sans avoir une connaissance approfondie de son environnement et de son positionnement. La veille brevet est ainsi un élément essentiel pour comprendre les choix stratégiques des concurrents. Pour Jordan Jeambenoit (Safran Aircraft Engine) et Guillaume Le Lay (Questel), cette activité bénéficie des progrès de l’IA. Ces outils restent néanmoins perfectibles dans des contextes professionnels aussi exigeants que l’analyse des brevets. Hafsa Ez Zyn (Université Ibn Tofail), a rappelé que la force d’une entreprise est proportionnelle à sa capacité d’adaptation à un environnement technologique en constante évolution. Dans cette perspective, Amine Bousnina (l’Oréal Research & Innovation) a mis en avant la plateforme de l’Oréal R&I qui analyse des millions de brevets selon des indicateurs afin de déterminer le degré de transférabilité d’une technologie en vue d’identifier des collaborations stratégiques.


Dans certaines situations, il n’est pas toujours possible d’être transparent avec un partenaire sur les raisons qui suscitent une collaboration. C’est pourquoi Jonathan Langlois (MBDA) est venu présenter les stratégies de protection de la connaissance déployées par l’industrie de défense afin de concilier ouverture et secret dans l’open innovation.


METAVERSE ET IES


Faisant l’objet d’une session, présidée et introduite par Philippe Clerc, le Metaverse est un sujet aussi bien dystopique pour certains, que révolutionnaire pour d’autres. Anne Drapeau (ArianeGroup) le décrit comme un ensemble d’univers interactifs où l’on peut s’immerger par avatars interposés, rassemblant quatre caractéristiques centrales : immersion, accessibilité permanente, présence d’éléments durables et interactions entre individus. Le marché du Metaverse est estimé entre 700 et 5000 milliards de dollars d’ici 2030. Dès lors, les professionnels de l’IE ont leur carte à jouer : les besoins en audit, due diligence, compliance, veille stratégique et concurrentielle, conseil en stratégie, etc. sont autant de services qui ont vocation à s’y développer. Selon Nicolas Touati (Intelligence Blockchain), si le Metaverse tient ses promesses de réduire les coûts tout en améliorant considérablement la productivité, il pourrait être la 5ème révolution industrielle. Christophe Bisson (Skema) soulève toutefois la question du volume des données, l’accélération de leur production et par extension les besoins de stockage, les besoins de sécurité et de protection.

L’ensemble des communications faites lors du forum IES 2022 montre que les démarches d’intelligence économique et stratégique des uns et des autres deviennent de plus en plus centrales dans la dimension stratégique des entreprises et dans le processus de prise de décision. Cette évolution implique qu’un effort soit fait de la part des formations pour tenir compte de l’évolution future des métiers de l’IES. La table-ronde réunissant divers responsables de masters en IE a bien montré que ces derniers sont pleinement au courant des enjeux. Le monde d’après implique également de faire évoluer les grilles d’analyse. En conclusion de ces deux jours, Nicolas Moinet (IAE de Poitiers) s’est activement prononcé pour l’abandon du triptyque temps de paix / temps de crise / temps de guerre pour celui de compétition / contestation / affrontement, plus adapté aux défis contemporains et futurs.


Les échanges se sont poursuivis, sur un mode plus informel, mais non moins fructueux, dans la soirée du 23 novembre, à l’occasion du dîner organisé au restaurant du Golf La Boulie, délicieux et agréable moment de convivialité ouvert par Xavier Tytelman (Air & Cosmos).


Plus que jamais, l’IES aura toute sa place dans le monde de demain. Une bonne raison de se donner rendez-vous en 2024 pour le prochain forum IES qui se tiendra sous l'égide de la CISP de la 3AF !

Rémy Carugati,

Simon Rousselot (Portail de l’IE),

David Commarmond (Veille Mag)

Site de Safran Tech

Crédit photo : SAFRAN

 

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